|
|
|
Recadrage
|
GREGOIRE ALEXANDRE - INSTALLATION 2005 |
|
 |
Le modèle que le photographe habille d'un spot d'éclairage posé sur l'horizon d'une table sur tréteaux s'imprime en figurine dans l'image. Au zénith, le faisceau d'une deuxième torche souligne le contour du faux tutu aux airs d'armure. L'image que Grégoire Alexandre a réalisée pour le festival international des arts de la mode de Hyères de 2006 s'inscrit dans une démarche esthétique singulière, au carrefour de la rigueur, de la fantaisie, de l'ironie et de la beauté. Le nom de l'artiste évoque l'alliance d'un pape et d'un prince. Sans doute Grégoire Alexandre eût-il été parfaitement à l'aise pour répondre à leurs désirs esthétiques comme il l'est face aux commandes des créateurs qui gouvernent la mode aujourd'hui. Maître en son studio comme d'autres le sont en leur atelier ou leur cabinet de travail, le photographe invente sans aucun artifice numérique l'univers que viendront habiter les silhouettes de mannequins porteurs de collections comme des personnages de contes. Le travail de Grégoire Alexandre est savant, pensé, mais derrière ses installations élaborées d'échafaudages, de fausses perspectives, de vraies suspensions, de découpages et de fumées, on sent poindre la jubilation de l'artiste à consommer la commande au lieu de la porter comme une tâche à finir. Les réminiscences affluent en hommage aux génies inspirés des cubistes, des chorégraphes des Ballets triadiques, des surréalistes et sans doute aussi de la BD. Dans les heurs et malheurs de la photographie commerciale, mode et publicité, rares sont les signatures capables de se hisser au degré de la griffe ou du logo de clients assez avisés pour laisser toute latitude à l'artiste. Les campagnes de communication à peine bouclées, les visuels de Grégoire Alexandre rejoignent ceux d'un Sieff ou d'un Horst dans le domaine de l'art pur.
Hervé Le Goff
Grégoire Alexandre. Was it a car or a cat I saw? Rencontres d'Arles, Atelier de mécanique de la SNCF. Du mardi 8 juillet au dimanche 14 septembre 2008
|
|
|
FREDERIC LECLOUX - ARA GÜLER, ISTANBUL |
|
 |
L'homme qui semble s'ennuyer face à l'objectif est Ara Güler, le photographe le plus célèbre de Turquie. La photo figure en page 129 de l'"Usure du monde" de Frédéric Lecloux, produit achevé du projet depuis longtemps conçu de refaire le parcours suivi entre 1953 et 1957 par Nicolas Bouvier. En relatant la route qui de Genève avait conduit l'auteur au Japon en passant par la Yougoslavie, la Turquie, l'Iran, le Pakistan, l'Afghanistan, l'Inde et Ceylan, "L'usage du monde" publié en 1963 a envoûté deux générations de lecteurs, candidats ou non au voyage. Le propre parcours de Frédéric Lecloux s'arrêtera au Khyber Pass, à la frontière du Pakistan et de l'Afghanistan, à l'endroit où Nicolas Bouvier s'était séparé de son compagnon Thierry Vernet. Du rapprochement des deux titres que séparent 45 années, émerge la ligne grise donnée par Frédéric Lecloux à son beau livre. Nicolas Bouvier découvrait à bord de sa Fiat Topolino un monde que peu d'images avaient jusqu'alors montré. Sans suivre à la lettre et à l'ornière les traces de l'écrivain, Lecloux mesure l'effet du temps, l'usure et la lèpre des façades, la déshérence, la misère qu'aucune mondialisation n'a soulagée et que la couleur rend encore plus tristes. Un peu aidée par la chance d'un jour d'avril 2005, la rencontre avec Ara Güler se glisse entre beaucoup d'autres, artistes locaux, travailleurs anonymes ou oisifs placés sur la route. La photographie improvisée avec l'audace et la gêne d'une demande que rien ne justifie ni ne prépare libère sa part de chaleur entre les murs du Kafe Ara de Galatasaray, dont on apprend que le photographe est familier. De cette entrevue inespérée, de ce portrait saisissant de vérité et de doute, Frédéric Lecloux ne fait pas toute une histoire, juste une page simple de journal d'un voyage que le vieil homme a souhaité bon.
Hervé Le Goff
• Frédéric Lecloux. L'usure du monde. 240 pages 28,5x24 cm. Préface d'Eliane Bouvier, postface de Christian Caujolle. Relié dos toile, édition Le bec en l'air. 45 euros.
|
|
|
RAFAEL GOLCHAIN. Family Ground |
|
 |
Nous ne saurons de Pola Baumfeld que son lieu de naissance, Ostrowiec, en Pologne, et la date approximative de sa mort au début des années 1940, en Pologne également. Son portrait appartient à la galerie réalisée par Rafael Goldchain, photographe canadien né à Santiago du Chili de parents juifs immigrés. Ces vingt-et-un visages d'hommes et de femmes de tous âges ont un air de famille, l'air de la famille Goldszajn, devenu Goldchain à la faveur de l'installation aux Amériques du Sud et du Nord. Or les traits sont tous ceux de Rafael Golchain lui-même qui s'est servi de sa propre tête pour faire celles de autres et construire son Family Ground, reconstitution généalogique et virtuelle d'une parentèle disséminée par la diaspora ou probablement anéantie dans les camps de la mort, comme Sarah Gitel Ryten Goldberg, Chaja Golda Precelman Ryten, Mojszes Precelman, Baruch Rubinsztajn, Mendel et Leizer Goldszajn, Hinda Goldszajn Liberman et Pola Baumfeld. La naissance du projet a suivi celle du fils de Rafael Goldchain, comme la réponse à la question que l'enfant ne manquerait pas un jour de poser sur ses origines, ses racines, sur une histoire que l'Histoire avait brouillée quand elle ne l'avait pas effacée. Goldchain est parti de ce qu'il avait, des lettres, parfois de vraies photographies, souvent un nom, une indication de ville ou de date. Son subterfuge commis par manipulations numériques fait illusion et intrigue par son homogénéité, comme si l'artiste avait, à la manière d'un Sander ou d'un Harcourt, installé son studio pour faire défiler et sourire tous ces morts. Candidat malheureux au Prix Arcimboldo 2008 auquel il s'était inscrit en ligne, sans parrainage, Rafael Golchain a vu son travail remarqué par le jury. Il a surtout inspiré les éditions new-yorkaises Princeton Architectural Press d'inscrire à leur livraison de l'automne prochain un beau livre intitulé "I Am My Family".
Hervé Le Goff
• Le travail de Jean-François Rosier, lauréat du prix Arcimboldo sera exposé du 12 au 28 juin à la Cosmosgalerie, 56 boulevard de La Tour-Maubourg, Paris 7e.
• Le travail de Rafael Goldchain est visible sur le site www.zonezero.com/exposiciones/fotografos/goldchain/index.html
|
|
|
 |
La beauté, disait Roland Barthes, est une question de centimètres. Sans doute, puisque la proportion est l'amie du beau qui d'ailleurs s'offre un rectangle d'or.Et pourtant la photographie d'Henri Brandt dont le mensuel Réalités avait fait la couverture de son numéro de novembre 1955 éclate de beauté avant qu'on mesure quoi que ce soit, avant même qu'on donne un sexe au sourire qui irradie le document entier. L'article apprendra au lecteur qu'il s'agit d'un adolescent de la tribu africaine des Peuhls bororo paré pour participer au concours de beauté de sa tribu. La couverture figure dans l'exposition que la MEP consacre au magazine, on la retrouve dans l'intéressant ouvrage édité à la faveur de cette évocation.En rendant hommage au travail ethnographique, texte et photographies, d'Henri Brandt, les auteurs relèvent le commentaire stupide dont une main anonyme légendait la photographie de ce "surprenant personnage", rapproché, sur le ton de la devinette, d'une réclame pour dentifrice ou des extravagances parisiennes de la mode. Le Niger faisait à ce moment partie de l'Empire colonial français et le mépris amusé passait facilement sur le dos de nos indigènes d'AOF et d'AEF. Or, ce demi-siècle qui a vu l'effondrement des empires, le métissage des cultures, la levée du tourisme de masse, les emprunts de la mode à l'Afrique a changé aussi les regards.Imaginons l'ado qui, le temps d'une soirée, adopterait le maquillage sophistiqué du jeune Bororo, ses perles, ses bijoux d'argent, jusqu'à son galurin. Sans faire la couverture d'aucun magazine, ils serait le prince de la fête.
Hervé Le Goff
• Réalités, un mensuel illustré des Trente Glorieuses. Maison Européenne de la Photographie, 5/7, rue de Fourcy, Paris 4e. Jusqu'au 30 mars.
•Anne de Mondenard, Michel Guerrin. Réalités, un mensuel français illustré (1946-1978). 160 pages 15x20,5cm. Co-édition Actes Sud/Maison Européenne de la Photographie, broché, 29 euros.
|
|
|
|
|