Textes de Vincent APPLANAT
Insolite
Un jour, j’étais tellement attentif que j’aurais pu résoudre une équation à mille inconnues. Tout portait en soi la forme excessive de sa chose. Ma vision était aussi pure qu’un diamant. J’étais envahi dans mon corps de ce réel glissant, foisonnant, immense.
Dans une rue, il y avait un arbre qui court (je tiens à employer le présent parce qu’à mon avis il court encore) avec de grandes jambes, un vrai arbre sportif !
Même les individus, et surtout les femmes, se transfiguraient. La plus séduisante tissait une toile de son regard, elle me captivait telle Méduse. Dans un renfoncement obscur épiait, allégorique et monstrueuse, une femme soudaine. Celle qui, par-dessus l’épaule, observe tranquillement le geste faux afin de vous tordre pour vous cannibaliser, celle qui ne se contente pas que des restes. Des femmes en furies dont les visages se disloquent. Un vrai bestiaire de femmes!
Je continuais ma route, toujours empreint de cette lucidité obsédante où les hommes tentent de prendre leur envol sur une butte de terre. À défaut de se brûler les ailes, ils restent figés dans le vent, prêts à tomber pour contempler un peu plus l’horizon de la mer. Là où ils n’ont plus pied.
Dans la nuit, ce monde était devenu trop lourd pour Atlas, il en fut renversé comme si ce monde lui avait fait tourner la tête.
Il y avait ce chaos du réel objectif. Je m’avançais à tâtons, j’étais désemparé, mon regard était aussi nu qu’un guerrier troyen sur la barque de Charon pris dans le tohu-bohu de la tempête. Allant à la recherche de l’ombre sous terre, dans la demeure du vide, je vis pour la première fois la forme de l’exactitude colorée.
L’imaginaire des hommes à vouloir recréer un Olympe sur terre est arrivé à terme. Ce sont les photographies de Dolorès Marat qui suggèrent leur propre mythologie en délaissant les dieux au profit d’une poésie de la nuit. C’est d’abord l’homme qui est omniprésent, avec sa folie de rebâtir le monde où par sa malice il tente d’être un demi dieu pour lui-même.
Je crois qu’en regardant les photographies de Dolorès Marat ressurgit à notre mémoire :
« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage ».
Regards
Un peintre cherchait, il cherchait la forme parfaite de la fragilité. L’air sur et dans la toile. Comme si la toile devait toujours être grattée par la spatule alors même l’ultime touche déposée. Le geste s’arrêterait dès lors que le temps aurait fait son œuvre, la peinture devra sans cesse être humide, elle sentira l’huile de lin, la térébenthine, l’ail.
Il avançait à tâtons en observant la matière sans que ses aspirations ne puissent prendre forme. Les visages étaient sans veines. L’abstraction remettait en doute les plus profondes convictions de son questionnement figuratif, il voulait une voie nouvelle à la compréhension de la couleur par la figure. Arcimboldo avait peint des visages avec des fruits et à chaque saison son profil !, lui pensa faire de l’abstraction avec des fruits réels pour le bénéfice de son approche picturale. Sur une bâche blanche étalée en plastique qui, sur le parquet commémorait les plis d’une nappe de la Renaissance, il déposa un amoncellement de légumes et de fruits qu’il structura en fonction des couleurs et des textures. Il les laissa là.
Un essaim de petits moucherons grouillaient sur la masse des végétaux se décomposant. Des verts vermeils sous forme de poudre étaient jonchés sur les oranges en haut à gauche de la composition. Les noirs profonds de la dégradation couvraient les tomates de leurs extinctions en devenir. Ceux dont la durée conservatrice, les plus acides tels les citrons, retardaient l’échéance de la déshydratation en rendant de doux bleus azurés.
Le peintre attentif à l’évolution de cette nouvelle matière comprit la pureté de la forme en mouvement, et bien incapable de la capter sur la toile s’en inspira afin d’être au plus proche de cette réalité bactérienne.
François Fontaine s’est joué des rigueurs temporelles qui effacent des murs leur poésie populaire. La photographie est le liant qui fixe à jamais ce que notre peintre a contemplé à défaut de résoudre. Les fines couches de papier désœuvrées auscultent des images fantomatiques prêtes à disparaître dans les profondeurs de la pierre et du ciment. Ces images se rapprochent de nous dans une fragmentation parfaite et soutenue, liée au cadre, suggérant sa situation sans localité particulière. Les cicatrices de papier sont le stigmate d’un dialogue au sein d’une même affiche. Les visages qui observent leur déchéance sont dans la confidentialité. Il vont bientôt devenir orbe. Une autre affiche recouvrira ce que le passant avait arraché par bribes, permettant aux couleurs de ne pas s’estomper à la lumière. Cet acte de disparition de l’image par une nouvelle est comme si on fermait une fois pour toutes les paupières de ces yeux qui ne cessent de nous regarder à notre insu. Du moins dans l’acte imaginaire à venir.
François Fontaine les fait vivre éternellement.
Vincent APPLANAT