Texte de Guillaume CORNEILLE
- Hommage à Margherita
Dans un passé pas trop lointain, Margherita a illuminé ma vie d’homme et d’artiste et pendant beaucoup d’années d’innombrables oeuvres ont vu le jour grâce à elle : peintures, sculptures, dessins, estampes, également poèmes, écrits et photographies. Une période particulièrement féconde, période de folie et de passion.
Un amour éperdu, aujourd’hui perdu...
Elle n’était peut-être pas un canon de beauté, mais elle incarnait la femme absolu, une reine, une êve éternelle toujours proche du péché.
Nous vivions, elle et moi, au sein d’une oasis de dunes chaudes et soyeuses dans un hiver saharien.
Et parfois, nous étions couchés nus sur le toit en forme de bulbe de pavot d’une haute église orthodoxe parmi des blanches maisons cubiques d’où montait des lourds parfums d’encens.
Elle, couchée, arrêtait dans leur course avec ses mains les étoiles filantes...
Son image continue à me hanter. Un jour , elle est partie...
Je ne sais où.
Et avant de disparaître à jamais de ma vie, elle a détruit ou emporté toutes les images qui la représentait...
Tous les négatifs photos ont disparu, toutes les peintures, dessins ont disparu, certains, j’en suis sûr, détruits, déchirés, brûlés...
Miraculeusement, au fond d’une armoire se trouvait un album avec une quarantaine de photographies (fruit d’une seule journée), photos un peu théâtrales voulues par moi.
Aujourd’hui, je l’imagine dans un pays où paissent paisiblement de beaux moutons blancs dans des champs à l’infini.
- Narcisse
Après avoir peint et exposé ses toiles pendant de nombreuses années dans différentes galeries et salons, Irina Ionesco a troqué ses pinceaux contre l’œil d’un Nikon.
Elle n’a pas changé le climat déjà particulier dans lequel baignaient ses œuvres peintes, mais elle a trouvé à travers l’image photographique un élargissement de sa vision personnelle. Dans ses toiles déjà, elle se réfléchissait, comme dans autant de miroirs, se définissait à travers les accessoires multiples d’un monde suranné d’où se dégageait une poésie étrange, surréelle et sensuelle.
Pour obtenir ses photos, Irina Ionesco se sert de moyens étonnamment simples; elle fuit la technicité trop poussée de maints photographes qui obtiennent une perfection de l’image, mais à son avis au détriment de l’émotion et de l’atmosphère particulière qu’elle recherche.
Plus dense, plus forte, plus curieuse et plus complète est l’image qu’aujourd’hui elle nous offre : un théâtre, son propre théâtre où la lucidité est exclue, la logique absente. Il y règne un climat d’irréalité.
La mise en scène en est foisonnante et baroque.
Les photos d’Irina Ionesco évoquent les nuits, nuits d’où les rêves sont saisis-fixés, oniriquement présentes.
Rêves de nuits, nuits vêtues de femmes nues parées de gazes, de mousselines frêles, de dentelles ouvragées, de bijoux bizarres. (Toujours, pour vêtir les nuits, les femmes se dénudent...). Les femmes couchées, assises ou debout dans des poses recherchées attendent... ont l’air d’attendre quelque chose. Sans doute s’apprêtent-elles à goûter à des noces byzantines ou bien à se consumer dans quelque fête, en des fastes de lointains orients.
Divinités un peu troubles et folles.
L’innocence des corps existe pourtant mais c’est un peu l’innocence chère à Lewis Carrol quand il portraiturait ses petites filles charnelles qui avaient déjà dans l’attitude et le regard un je ne sais quoi de propice, d’apte à goûter de futurs plaisirs.
Images pêle-mêle
Visages renversés
Chevelure défaite parmi des chairs de roses
Cascades de cheveux montrant un ovale parfait
Œuf lisse sur un corps opulent
Yeux démesurément agrandis fardés outrageusement paupières pailletées
Soie exagérément frangée des cils
Yeux vides
Yeux où brille la pierre précieuse d’une prunelle
Yeux noirs obsessionnellement
Yeux de fièvre
Yeux d’animal de fourrure
Yeux comme de grands trous
(Ici les yeux font penser aux “ yeux absents ” des créatures d’Aloïse.)
Des mainsMains partout
Mains qui tiennent des vases, des plumes, des éventails
Une main au long fume-cigarettes
Mains aux ongles peints sur des corps disloqués de poupées
Des doigts sur la fleur d’un sein
Géométrie amoureuse des seins
Lèvres noires à force d’être rouges
Jambes qui n’en finissent pas
Jambes fières impudiques d’odalisque couchée
miroirs habités par la blancheur de craie des corps éperdument épandus
CORNEILLE
L’éditeur tient à remercier chaleureusement Monsieur Corneille pour l’avoir autorisé à rééditer ce très beau texte paru dans le numéro 43 de la revue Opus International en mai 1973, sous le titre “ Les nuits rêvées d’Irina Ionesco ”.