Textes de Sylvestre CLANCIER
Utopies
Regards inaccessibles
Je te vois regarder vers un ailleurs inaccessible sans même que tu le saches. Mais que vois-tu au juste jeune visage à travers ton prisme déformant ? Le sais-tu ?
Moi, je vois ce que je vois. Je suis le témoin invisible, celui qui voit les doigts gercés par le froid de l’hiver se serrer pour retenir jusqu’à son terme le mégot brûlant d’où l’on aspire la dernière fumée d’un espoir qui s’est envolé pour longtemps, celui qui, un dimanche, du haut d’un pont, observe ces deux gamins à casquette espérant attraper avec leur ligne de fortune quelque goujon du Danube. Je suis celui qui saisit dans son objectif, pour la postérité, ce jeune écrivain en herbe – c’est le cas de le dire - implorant le ciel de lui donner l’inspiration qui lui manque pour achever l’œuvre géniale qu’il s’est promis de tapuscrire, ce garçonnet fasciné par les soldats et qui accompagne le défilé, ces silhouettes en pardessus et chapeaux qui hésitent tel Joseph K. à affronter ces marches qui mènent au Château, ces portraits du jeune frère et de sa sœur qui nous appellent du regard derrière la vitre obscure de leur maison de pauvres, ces voyageurs désabusés dans l’attente vaine d’un train ou d’un bateau qui ne partira pas – où irait-il d’ailleurs ? - ce gardien et ce détenu, prisonniers d’un même univers sans espoir, cette femme qui se prend la tête, ces musiciens dont les verres sont à moitié vides.
Oui, moi qui vous vois depuis des temps immémoriaux, à travers mon objectif je vous lance un regard de défi et tend vers vous ma main afin que vous sachiez quelle est la farce abjecte qui se joue au pays réprimé au nom des soviets et qui feint d’adorer une vieille idole en carton pâte.
Pour parvenir à une telle intensité du regard, il fallait la magie d’une prédestination.
C’est ce qui s’est passé : le photographe Gyula Zarand, né à Budapest en 1944, s’est révélé très jeune au sein d’une famille de photographes qui lui a servi de révélateur : le grand-père, la mère et le père étaient photographes, la tante et la sœur de la mère l’étaient également. Mais, le jeune Zarand, afin que ses premières photos échappent aux conventions et à la pose, s’immergea très vite dans la rue et dans la vie quotidienne de ses compatriotes hongrois en réalisant pour un journal toute une série de reportages aussi divers que singuliers dont on retrouve ici certains instantanés.
Peu après, Gyula Zarand eut la chance d’être convié par le responsable du secteur photos du magazine qui l’employait à accompagner Henri Cartier-Bresson venu découvrir Budapest. Ce fut un nouveau signe du destin pour Zarand qui pendant une dizaine de jours apprit intensément au contact de Cartier-Bresson.
Parallèlement à son travail de reporter photographe, Zarand s’implique alors dans le mouvement des avant-gardes artistiques et réalise un certain nombre de photos d’artistes, cinéastes, écrivains, peintres et musiciens. Grâce à son talent, il devient un témoin exceptionnel de cette époque. Ses photographies que l’on retrouve ici, qu’il s’agisse d’enfants, de vieillards, de gens du peuple, ou d’aperçus de la ville en construction ou en cours de destruction, portent toutes la marque d’une poésie profonde et grave. Elles sont reflets d’un temps suspendu et témoignages d’une infinie humanité dans le regard du photographe, à l’ère des utopies déclinantes.
Plus tard, Gyula Zarand gagnera Paris où tant d’illustres photographes hongrois l’auront précédé pour lui ouvrir la voie du grand art. Arrivé à Paris, il retrouve Cartier-Bresson qui le conseille et l’oriente. Il va à son tour avec des photographies particulièrement sensibles et originales, cerner l’originalité de Paris, de ses quartiers, de ses habitants, comme l’ont fait avant lui Brassaï, Cappa, Cartier-Bresson, Kertész ou Izis.
Vers la fin des années 1980, il revient fréquemment en Hongrie où il est, à travers son objectif, un témoin lucide et attentif de la chute de l’idéologie marxiste quand il traque les statues réalistes-socialistes déboulonnées et abandonnées en quelques parcs ou friches devenus cimetières d’une illusion déçue. Cette période passionnante de son œuvre donnera lieu à une magnifique exposition, « Utopie Perdue » dont certaines photos seront reprises dans un prochain portfolios.
Gyula Zarand, mieux que d’autres et parmi les premiers, a débusqué les indices d’une mondialisation ravageuse de l’âme et de l’esprit. Ses photographies expriment et dénoncent en creux le désarroi d’une société sans idée et sans philosophie de l’homme, mais au contraire ravagée par le matérialisme le plus primaire et le plus sordide.
Il s’est réfugié un temps dans l’ abstraction, influencé par Platon et Rudolf Steiner, il a cherché des messages à travers les traces pataphysiques que l’érosion et le salpêtre laissent sur les murs des capitales européennes. J’ai ainsi pu personnellement écrire des poèmes à partir de ces véritables « apparitions » surnaturelles qu’il a su fixer dans son objectif.
Plus récemment, deux voyages en Mongolie ont encore permis à Zarand d’approfondir son art. Ils l’ont ramené dans le passé, plus de mille ans en arrière, dans un pays quatre fois plus grand que la France, mais peuplé de seulement deux millions d’habitants. Il y a découvert une nature intacte, sans la moindre trace de la civilisation occidentale. Il nous fait ressentir à travers ses photos, qui ont donné lieu également à une grande exposition, la foi dans la nature de ses habitants en contact aussi bien avec les esprits qu’avec la terre et le ciel. Et nous ne pouvons qu’être sensibles aux vertus de ce chamanisme authentique, tel que Zarand a su le saisir.
C’est cette forme de vie profondément humaine, à mille lieues des dieux modernes de l’Occident, de la Bourse et de l’Internet, mais dont il sait, grâce à son talent singulier, encore retrouver la trace dans nos villes et dans nos campagnes européennes, que Gyula Zarand, en authentique créateur indépendant et en digne successeur des grands photographes hongrois et français qui l’ont précédé, a choisi de mettre en valeur ces dernières années.
Toys
Tu as croqué la pomme des jeux interdits de l’enfance et l’innocence verte s’en est allée…
Me serais-je trompé ?
Croix de fer, croix de bois, si je mens j’irai en enfer !
Mais voici l’orange rêverie des jouets de l’enfance. Eva, telle Alice, est passée de l’autre côté du miroir : jeux et jouets y sont transfigurés.
Nous sommes en compagnie étrange et familière : un nain narquois – l’un des sept bien sûr - dépoussière une ancienne mappemonde et nous invite au voyage. Parcourons donc ce monde à la fois connu et inconnu. Nous avançons dans la galerie des métamorphoses : une blonde poupée, si empruntée jadis, bondit échevelée, sauvageonne endiablée, fière conquérante d’une enfance à redécouvrir.
On a jeté un sort aux jouets de l’enfance. Innocents et complices, ils avaient le pouvoir de nous faire voyager au gré de notre fantaisie et de notre imagination ; les voici à présent jouets d’un mauvais sort, comme piégés et empêchés de jouer à ce à quoi ils nous avaient habitués.
Un coup de dés les a transfigurés : ainsi le petit cheval s’emballe et sort du cadre, projetant l’ombre portée d’un cavalier dont il entend bien se débarrasser, tandis que batman ou son équivalent gît sur un linceul blanc, entravé par des cordes noires qui le rendent définitivement impuissant.
Nous voici immergés dans l’inquiétante étrangeté d’un univers que nous avions cru familier –celui des jeux et des jouets de l’enfance - et qui se révèle dans son entier mystère, plus vaste et plus complexe que nous le supposions. Cet espace et ce temps se rappellent à nous avec une force et une poésie singulières, car il s’agit en fait d’espaces et de temps multiples, ceux de toutes les enfances ainsi que ceux des rêves et des cauchemars qu’elles ont portés.
Chaque étape, ou plutôt chaque tableau, de ce parcours qui pourrait être initiatique donne à penser qu’il s’agit d’un voyage immobile. On y voit un mousquetaire affronter au rayon laser des adversaires imaginaires ou encore le squelette d’un dog hurlant à la lune. Le temps est suspendu, chaque jouet a pris la pose sous le regard de celle qui l’a interrogé.
Ainsi saurons-nous jamais où devait nous conduire la belle américaine décapotable, vers quel astre se dirigeait le cosmonaute en suspension dans l’espace intergalactique, quelles cibles visaient le browning et le petit cheval noir, à quel bal sidéral se rendait la princesse dans sa blanche crinoline, quel effroyable traquenard devait éviter la traction Citroën, quels lieux sauvages devait explorer le pèlerin encapuchonné ?
La tendre girafe semble s’en attrister tandis qu’Alice - ou n’est-ce pas plutôt Eva ? – jette à nouveau les dès par-dessus bord !
Sylvestre CLANCIER
Poète, président du P.E.N. Français et de la Nouvelle Pléiade,
secrétaire général de l’Académie Mallarmé