Textes d'Emmanuelle BOUSQUET et de Lucileee-Sylvie LAMBERT
- Troubles - Du sujet à la personne
Être seule sans m’aimer me conduit à l’autodestruction.
Être en couple sans m’aimer me conduirait à la dépendance affective.
Être seule face à mon objectif m’a conduit à être l’authentique Emmanuelle.
L’appareil photo vissé sur pied a pris forme humaine. J’ai laissé l’objectif me regarder telle que j’aurais aimé qu’un homme me voit , au-delà des apparences.
Cette honnêteté exprimée en images face à cet homme de substitution, dans la douceur et la violence a fait naître un premier sentiment d’amour envers mon existence.
S’aimer avant d’aimer m’a fait comprendre le sens sacré de « je t’aime »…
Emmanuelle BOUSQUET
Passer de l’image comme portrait à l’autoportrait comme art de sa propre image n’est pas anodin. Emmanuelle Bousquet s’astreint depuis peu à l’exercice. En délaissant la mise en scène de sujets sur fond de forêt et de campagne souvent composée chez elle en noir et blanc, la photographe se concentre sur la fabrication d’images de sa propre personne. Si cette pratique récurrente dans l’histoire des arts semble de prime abord un mécanisme “narcissisant” aussi évident qu’étrange, comment comprendre chez cette jeune femme à peine trentenaire cet axe pris dans le cadre d’une recherche artistique ?
Si l’autofiction ou autobiographie est un genre qui explose en littérature, l’autoportrait en revanche semble être une pratique moins courue ces temps-ci chez les plasticiens. Question de posture idéalisée ? D’emphase de soi ? D’angle valorisé que les appareils photo numérique à prix attractif permettent à n’importe qui aujourd’hui alors qu’en son temps le photomaton en était déjà le brillant point d’orgueil? On le voit, pléthore de critères, tant le jeu entre le sujet et la personne est inventif, tant il est aussi périlleux qu’infini. Heureusement, comme en littérature, l’art photographique explore des contrées plus lointaines, des recoins plus incertains de l’être en investissant par exemple ce qu’il y a de plus inverse et radical comme le travestissement, l’effacement ou le renoncement. On pense ici au travail de Cindy Sherman, Christian Boltanski, Antoine d’Agata ou Elina Brotherus. Sans oublier l’œuvre immense de Francesca Woodman qui finit, en allant si loin (ou si près) d’elle-même, par se défenestrer à l’âge de 22 ans.
Dans cette introspection de l’être, où se situe Emmanuelle Bousquet ?
Pour cerner le système photographique de la photographe, il faut partir à l’opposé du titre trop porteur de sens qui nous fait d’emblée basculer dans une et une seule interprétation (“Troubles”, comme bouleversements, déchirements, mélancolies, crises, folies). Regarder plutôt du côté de la fabrication des images et de leur fonction, voici une piste. Ainsi le dispositif de la jeune femme va-t-il à l’essentiel : se retirer du monde dans un lieu domestique ou public, et la séance peut commencer. Tout se fait sans flash. L’appareil photo (Leica M6 ou Canon) n’est plus ce prolongement de l’œil qui dicte le moment de presser le déclencheur : il est certes toujours l’instrument qui rend possible la trace de la performance, mais opère dorénavant seul, par retardateur, par renversement vers la photographe ou via le concours d’une tierce personne (toujours un proche). La photographe devenue son modèle, une élève dédoublée et indocile, passe et repasse devant l’objectif avec une idée ou non de mise en scène, se place ou s’ébat sans retenue, ne contrôlant rien, ni d’elle ni de l’idée de la scène ou de la posture qu’elle incarne au moment de la capture. Sous le joug du hasard de la prise et de l’abandon, le résultat technique se formule en impressions de corps par effets de nébulosité, de flou, d’effets troublés – et l’on peut avancer ici en toute logique le terme du titre de la série : troubles. En effet, le corps ou plutôt les corps qui se dessinent n’ont plus de contours. Sans limites aussi semblent ces représentations de danse improvisée, de transe ou rage envenimées. Cet effet de contingence, ces traits ou traces de corps qui se fabrique par le simple fait du déplacement et de la mobilité, et d’une image qui s’imprime aléatoirement par le biais d’un dispositif statique ne composent au final que des fragments. Les images se suivent mais ne forment jamais une histoire close. Comme s’il s’agissait de réduire au maximum la lumière, de ne pas imprégner complètement la pellicule, de ne laisser que des incertitudes. Le sujet explose en de multiples poses.
Chaque image s’opposant sans composer. S’agrégeant sans rien expliquer. Vestiaire, effets de chevelure ou accessoires sont présents ou absents, toujours interchangeables. Dans ce jeu de contestation et d’approfondissement, on est à l’opposé d’une volonté de puissance et de ressemblance. Bref, de pure imitation de la réalité. Dans un heureux désaccord entre l’image et son référent, Emmanuelle Bousquet trouve son accès à la “personne”. Cette série semble au carrefour d’une vie et d’une mort. D’un instantané qui aurait délesté les mutations de son “sujet” pour s’en aller vers la suspension, la pause immortelle et insondable de l’être.
Lucileee-Sylvie LAMBERT