Saint-Germain-des-Près
Serge Jacques
Coll. Témoignages n°02
Rue des filles sans joie
Serge Jacques
Coll. Erotica n°07
Textes de Patrice BOLLON
 
Rue des filles sans joie
 
Pas après pas, inlassablement, un pied devant l’autre, puis l’autre devant l’un, sans plus y penser, l’esprit vide et le corps en perpétuel déséquilibre, comme mû par un mécanisme qui s’entretiendrait de lui-même, je marche... Depuis combien de temps est-ce que je tourne ainsi dans ces rues? Une heure? Deux heures? Trois heures? Je ne saurais le dire exactement. Je n’ai pas plus conscience du temps qui s’écoule que de l’espace qui m’entoure. Ces rues, que je parais arpenter si méthodiquement, peut-être y suis-je déjà passé des millions de fois, mais je serais bien incapable de les décrire. A peine si j’en saurais dire les noms... J’ai beau tourner, virer, traverser sans cesse et faire de longs détours, tout se passe comme si j’évoluais toujours dans la même rue sans fin qui ne mènerait nulle part, buttant contre les parois d’une cage dont je chercherais en vain l’issue. Lorsque j’erre ainsi, il est rare que je m’arrête et entre dans un bar. Que, par extraordinaire, je le fasse, et c’est en toute hâte. J’avale un express ou un demi au bord d’un zinc; et toute attente, même la plus courte, m’est alors intolérable. Au moindre retard, une angoisse m’envahit, des excitations parcourent mes jambes: il faut que je sorte. Je dois marcher. Je ne peux que marcher. Comme si, au dehors, quelqu’un m’attendait, en compagnie de qui j’avais quelque chose d’urgent à faire, qui ne souffre aucun délai. Mais il n’y a personne, bien sûr. Il n’y a que moi et cette fuite éperdue, sans but ni sens. C’est en moi que je marche. C’est moi-même que je fuis. Je vais, je viens, je tourne, retourne, j’avance puis recule sur mes propres pas, tissant des parcours d’une incroyable et bien inutile complexité, jusqu’à ne plus savoir même où je me trouve - dans des rues dont pourtant mon corps connaît, d’expérience, la moindre inflexion, la plus faible nuance de niveau, la plus infime inégalité de revêtement. La plupart du temps, lorsque je marche ainsi, je ne pense à rien, comme si mon esprit s’épanchait de tout ce qui, ordinairement, l’obsède. Ou bien alors, c’est une phrase, bâtie selon le rythme de mes pas, comme surgie de celui-ci, qui me traverse de part en part, s’installe en moi et finit par me dominer, à la manière d’une révélation qui s’impose à moi, malgré moi. Et cette phrase, en marchant, je la soupèse, la considère sous tous ses angles, en étudie toutes les modifications, jusqu’à ce qu’elle me devienne, même à moi qui, pourtant, l’ai construite et y voyais jusqu’alors une vérité d’évidence, irrémédiablement incompréhensible. Comme si cette répétition insensée finissait par tuer en elle tout ce qui, auparavant, la faisait vivre et lui donnait une signification. C’est une délivrance de cet ordre que je cherche, lorsque, après une longue errance, je vais voir une prostituée: consommer le sexe de la façon la plus abrupte, la plus absente, la plus dépassionnée possible, afin de m’en débarrasser; le ravaler à un rapport anonyme, banal, pour qu’il cesse de me tourmenter; baiser, non tant pour jouir, que pour abolir cette insupportable pression que le désir fait peser sur moi. Ceux qui n’ont aucune expérience de ce monde commettent une grossière erreur, s’ils s’imaginent que l’on monte chez une prostituée de gaîté de coeur. On y va, le plus souvent, l’âme irradiée d’angoisse, pour se buter contre un corps étranger et revenir ainsi à la réalité. L’amateur de prostituées en a conscience, qui cherche à retarder le plus possible cet instant, où, réalisant son désir, il disparaît avec lui, et, inutile désormais, ne peut que rentrer. Lorsque j’erre dans un quartier à putes, je ne sais, pour ma part, jamais à quelle heure je vais en partir. Je marche jusqu’à la nausée, dans un état proche de l’hallucination. J’oublie l’heure du dernier métro. Je laisse filer les taxis vides, manquant cent fois d’en arrêter un, me le reprochant, me jurant que je prendrai, pour sûr, le prochain; mais continuant, inlassablement, de marcher, passant et repassant devant les filles, épiant leurs allées et venues, guettant cette pose, cette attitude, ce geste, aptes à susciter mon désir; - mais renonçant à chaque fois, me disant qu’il y en a certainement une, plus loin, dont j’aurais enfin vraiment envie, et qu’il me faut la trouver. La plupart du temps, je sais bien sûr que je me mens à moi-même. Car c’est toujours la fille qui n’est pas disponible que je veux; mais, si je vois qu’elle l’est, je m’invente un long détour pour l’éviter...Tous les amateurs de putes, je le suppose, agissent selon une économie identique d’évitement. Lucides, ils savent qu’ils viennent là non tant pour consommer de la chair que pour jouir, en voyeurs, d’images. Il n’est d’ailleurs sans doute pas rare, je le suppose encore, qu’ils se contentent, comme moi, d’errer. Mes plus belles nuits d’amour avec les putes, je les ai passées seul chez moi, lorsque, au retour d’une longue et infructueuse chasse, les jambes brisées par la fatigue, je m’allonge tout habillé sur mon lit et repasse, sur l’écran de mes paupières closes, les visages et les corps que j’ai pu, en marchant, entrevoir   les plongeant dans des fictions qui n’appartiennent pas à ce monde et dont je suis, moi seul, l’ordonnateur. C’est la raison sans doute pour laquelle l’apparence est si importante chez les prostituées, et pourquoi également toute relation avec elles se mêle, inextricablement, de fétichisme. Tout le contraire d’un paisible jouisseur, l’amateur de prostituées est un pornographe-esthète, qui a la passion des détails, jouit de visages, de corps émiettés, à partir desquels, avec patience, il tisse ses propres images. Chez une fille, il ne sera attentif, ici, qu’au dessin d’une bouche, à une moue, un sourire, une expression du visage; là, il ne verra, au contraire, qu’une poitrine, deux jambes sculptées par un collant noir, des bottes, une jupe de cuir, voire un défaut, une imperfection, qui lui permettront d’imaginer une vie, une identité, un destin. Les prostituées le savent, qui mettent systématiquement en scène une partie de leur corps. Les unes “travaillent” avec leur poitrine, les autres avec leurs jambes; et tout est fait pour que le regard converge d’entrée vers cet endroit stratégique. Les rues à putes ressemblent, sous ce regard, à des revues fauchées, où toutes les images masculines de la femme se voient répertoriées. Rue des filles sans joie, on rencontre des métisses perverses, des geishas voluptueuses, des panthères noires plus sauvages que nature, de petites garces façon boîtes de nuit, mais aussi des secrétaires complaisantes, de simili-étudiantes pas sages derrière leurs lunettes de myopes, des zonardes aux poignets tatoués par des points, des ménagères adultères et même des femmes du monde habillées propre façon Chanel. Rêves pauvres, avilissants sans doute, mais rêves tout de même où se cristallise tout ce qui fait la vie intérieure des hommes. Psychologues, philosophes du sexe, les putes semblent savoir, sans jamais l’avoir appris, que le désir n’est pas chose physique, mais mentale; non point réalité, mais représentation, illusion: simulacre, proprement. Montant avec elles, je m’imagine mille fictions, revêts mille identités, m’attribue mille caractères ou origines. Avec l’une, je serai un maître cruel, possédant sur elle droit de vie et de mort. Avec une autre, au contraire, un vieillard implorant et repoussant, à qui elle doit néanmoins se soumettre sous la promesse d’un chiffon de papier. Mais je peux tout aussi bien être, au choix, patron que loubard, marin qu’étudiant. L’inégalité révoltante, criante, de l’échange d’un billet froid contre un corps chaud fait partie intégrante de mon plaisir, constitue mon plaisir. Je suis sûr qu’il en va de même pour elles, et qu’elles tirent plaisir, secrètement, de cette profanation. Il arrive, d’ailleurs, que la relation, symboliquement, s’inverse. Payant une prostituée, je m’imagine être à sa place, je prends sa place: c’est moi, le client, qui deviens la pute. Je m’abaisse, m’avilis et jouis de ce renversement. Plus la relation s’entoure d’éléments sordides, plus j’y trouve de plaisir. A la prostitution installée, je préfère toujours celle des bas-côtés, des rues “dangereuses” et des hôtels sordides. Je me souviens ainsi, étant jeune, avoir zoné une semaine entière dans les rues basses de Downtown, à San Francisco, montant avec des filles pour qui, en d’autres circonstances, je n’eusse pas éprouvé la moindre attirance. Au contraire, plus elles étaient ignobles, et plus je les désirais. Au point qu’un homme, sans doute pris de pitié par le spectacle de déchéance que je donnais, finit par m’arrêter dans la rue et me conseiller de reprendre le premier avion pour Paris. Je me souviens aussi, à Pigalle, d’un hôtel de passe particulièrement sordide, où, pour baiser, il fallait emprunter un long couloir jonché de gravats, monter des escaliers, en redescendre d’autres, enjamber plusieurs portes condamnées par des planches, dans lesquelles avaient été pratiqués des trous grossiers, pour découvrir, enfin, des chambres d’un dénuement inouï, meublées de matelas jetés à même le sol et recouverts par des couvertures à senteurs de moisi. Les putes qui y travaillaient étaient toutes des occasionnelles, ni très belles ni très propres. Mais cet enfer valait pour moi tous les paradis. Plusieurs fois, tard dans la nuit, j’y retournais, à la recherche d’une petite pute arabe au visage angélique, avec qui j’étais monté un soir. J’avais beau me représenter en détail tous les dangers que je courais à m’y rendre, je ne pouvais me soustraire à l’attraction de cet endroit; et, d’où que je parte, quelle que soit l’heure, mes pas, mécaniquement, m’y ramenaient...Nul doute que les putes se prêtent, autant par intérêt que par plaisir inavoué, à ces mises en scène que leur fait “subir” le client. Je me souviens ainsi d’une blonde fine, en jupe de cuir et collants noirs, qui racolait près de l’Étoile, et à qui, par deux fois, je fis l’amour, en l’insultant, dans un cabinet de toilette, tandis que son amie, avec qui elle partageait son studio, s’occupait d’un client dans la chambre à côté. Autant que je m’en souvienne, c’était elle qui m’avait demandé de la prendre “comme une salope”. Mais, commencée dans le jeu, la relation s’achevait dans la réalité: je devenais, j’étais son amant irrégulier; et les bruits qui venaient de la chambre renforçaient et mon angoisse et mon désir. Je me prosternais devant elle, la caressais et l’embrassais, comme si quelqu’un allait surgir, qui allait me séparer d’elle, puis la prenais une première fois et, l’obligeant à s’appuyer les mains contre le mur, la sodomisais avec violence, comme par impuissance de ne pouvoir, jamais, la rejoindre vraiment. Pareilles histoires ont beau demeurer l’exception; ce sont elles qui donnent véritablement leur prix aux rapports vénaux. Peut-être n’en pourrais-je raconter que trois ou quatre; mais elles figurent parmi les relations les plus sensuelles que j’aie jamais connues. Et puis il arrive aussi que des hasards humains, de véritables “accidents” de sensibilité viennent perturber ce qui n’est, en règle générale, que grossières mises en scène. Je me souviens ainsi d’une très jeune prostituée que je rencontrai, un soir, il y a fort longtemps, à Strasbourg, le long des boulevards de ceinture. Alors que je l’abordais, elle eut un mouvement de recul, croyant avoir affaire à son ancien ami - sans doute aussi maquereau -, et à qui, me dit-elle, je ressemblais. Elle s’en allait, mais accepta de rester pour moi. Assis sur un banc, dans un parc, elle m’embrassa puis me branla, comme si nous étions deux adolescents. Je me souviens qu’ensuite je la raccompagnai chez elle, et lui donnai rendez-vous pour le lendemain, devant la cathédrale, le seul monument que je connaissais de la ville. Je l’ai attendue longtemps, comme un amant, le souffle court, me cachant quand je croyais, de loin, l’apercevoir. Elle n’est, bien sûr, jamais venue. Mais l’eût-elle fait, je crois bien que j’aurais fait en sorte de l’éviter. Même issus du sordide, les rêves restent des rêves, qui n’ont jamais intérêt à se confronter à la lumière crue de la réalité. Ils ressemblent en cela à ces statues sacrées de certaines légendes, qui se muent en sable si on les regarde de trop près. Pas après pas, inlassablement, un pied devant l’autre, et l’autre devant l’un, l’esprit vide et le corps en déséquilibre, sans plus y songer, je continue de marcher...Patrice Bollon
 

Saint-Germain-des-Près
tel qu’en lui-même
 
Serge Jacques affirme souvent, en guise de préambule, qu’il n’aime pas la photographie. A l’entendre, il n’en aurait même jamais fait que par hasard ou commodité, pour le confort matériel qu’elle lui a apporté. Cette déclaration n’est pas dénuée à l’évidence, de sa part, de provocation. Ceux qui le connaissent imaginent, au demeurant, fort bien avec quelle expression malicieuse il peut proférer pareille phrase, une expression de défi dans le regard, les yeux plissés d’ironie et un sourire en coin un peu sardonique.
 
Serge Jacques parait toujours ravi de dérouter ainsi ses interlocuteurs. Mais comment donc aurait-il pu mener une carrière telle que la sienne, de photographe de charme le plus connu au monde, sans aimer son métier et  n’hésitons pas à sortir les grands mots - son “art”?
 
Ses photos “olé-olé”, comme on disait dans les années 60, ont beau appartenir à un registre commercial, et lui-même pousser parfois ce caractère jusqu’à une espèce de cynisme ; tout le monde voit bien qu’elles possèdent une indéniable valeur artistique. Elles relèvent, certes, de ce que d’aucuns appellent, non sans une certaine condescendance “la culture populaire”; mais, dans leur genre, nombre d’entre elles dépassent les clichés de bien de ces photographes qui parlent sans cesse “d’art” se gargarisent du mot “oeuvre” et affectent de mépriser le commerce, mais sont loin, très loin, d’avoir ses qualités.
 
En même temps, il faut écouter ce que Serge Jacques veut dire, quand il proclame qu’il se moque de la photo. Ce qu’il entend suggérer par là, c’est que, contrairement à d’autres, qui ont l’esprit faussé par de fausses ambitions esthétiques, il rêve, lui, de photographier un peu comme on respire, sinon avec naturel - car le naturel n’existe pas en art : celui-ci est toujours un jeu dialectique avec une forme, qu’on a préalablement choisie -, du moins, en laissant, autant que faire se peut, vivre ses sujets, sans plaquer hâtivement sur eux ses propres exigences à lui.
 
Bien sûr, on pourra objecter à cela les photos extrêmement mises en scène qu’il réalisa, dans les années 50-60, pour Paris-Hollywood, et devenues, pour cette raison, mythiques.
 
Cette remarque n’entre cependant pas en vraie contradiction avec ce que nous venons d’affirmer. Car, quand Serge Jacques photographiait des jeunes filles dénudées et en des poses osées pour le grand magazine érotique de ces années-là, il ne faisait que reprendre les conventions fantasmatiques de son époque : qu’accepter, comme l’on dit, la loi du genre. Mais, à l’intérieur de cette loi, il laissait les modèles se comporter plus ou moins à leur guise. C’est d’ailleurs cette liberté, visible, qui confère à ses photos de cette époque leur “charme” - le mot devant être pris ici en son sens usuel, avec, de plus, une certaine propension à l’ironie. Pour le dire autrement : c’est la connivence entre Serge Jacques et ses modèles qui assure à ses photos de ces années-là leur actualité éternelle, tout autant, d’ailleurs, que leur valeur de témoignage d’époque.
 
Son rejet d’une transcendance esthétique doit par conséquent s’interpréter aussi au premier degré, comme la description de son attitude à l’égard de la photo : ce qui l’intéresse et le caractérise - ce qui, par-delà de la futilité revendiquée de ses sujets, lui donne sa stature de photographe -, c’est cette façon de s’effacer devant ce qu’il saisit. Il a suffisamment de personnalité pour oublier son ego quand il travaille: il prend ses photos en quelque sorte en “pilotage automatique”; et c’est pour cela qu’elles sont irremplaçables, car elles laissent la réalité vivre sa propre vie.
 
Cela se voit particulièrement dans sa série consacrée à Saint-Germain-des-Prés. Loin du mythe qu’on en a fait, frappe avant tout leur absence délibérée de volonté de “mythologisation”. Serge Jacques avait vingt ans à la Libération. Ses débuts coïncident par conséquent avec ceux de Saint-Germain: il avait le même âge que ce qu’il photographiait. Sans doute est-ce ce qui explique le caractère franc et direct de ses photos, qui ne sont pas de photographe, mais les clichés in vivo d’un figurant parmi d’autres figurants de la grande foire parisienne d’après l’Occupation. On pourrait parler, à ce propos, de “témoin”. Mais, outre que le mot parait un peu trop sérieux, il porte avec lui une notion d’application, aux antipodes de sa méthode.
 
L’attrait de son ensemble sur Saint-Germain-des-Prés vient, en effet, de ce qu’il semble avoir pris toutes ces photos comme en passant, comme s’il avait existé une espèce d’appareil-photo enregistreur travaillant de lui seul, et qui, accessoirement, aurait porté son nom...
 
Voilà pourquoi ses photos sont si précises et si justes: elles retranscrivent le réel tel qu’il était alors, sans la moindre intervention d’un jugement extérieur et donc aussi sans possibilité de trahison.
 
Cet oubli de soi est évidemment une illusion. Car si le travail de Serge Jacques sur Saint-Germain procure aujourd’hui encore tant de bonheur, c’est que, sous l’air neutre du résultat, il y a bel et bien toujours un photographe derrière l’objectif. Ses clichés ne relèvent pas du genre du reportage, comme celles des magazines illustrés de l’époque à la Paris-Match. Non seulement Serge Jacques choisit son cadrage - comment pourrait-il en aller autrement? -, mais il sait, de plus, avec un instinct sûr, toujours saisir l’instant où les choses sont les plus vraies et, en cela aussi, les plus belles.
 
Qu’on considère attentivement ses images de la terrasse du Flore le soir et au petit matin, du vieux père Ratier distribuant devant les grilles du petit jardin de l’église Saint-Germain le numéro du Libertaire portant en manchette: “Cessez le feu en Indochine!”, celles des soirées folles du Tabou, le magnifique portrait de la si jeune et si belle Anouk Aimé juchée sur un banc du boulevard, ou encore celui, quasi mythique, de la sculpturale silhouette d’une inconnue “existentialiste” se détachant, carrefour Saint-Germain, sur fond d’une colonne Morris et du clocher de l’église: ce qui touche et émeut dans toutes ces photos, c’est le fait que Serge Jacques laisse, à chaque fois, ses sujets livrer d’eux-mêmes leur vérité, opérer leur propre mise en scène. Ceci sans parler de leurs qualités proprement plastiques, avec leur maîtrise de l’éclairage naturel, leur subtil jeu d’ombres et de lumières, ainsi que le caractère intensément pictural de leurs noirs et blancs.
 
Sans crier gare,Serge Jacques nous ouvre ainsi les portes du vrai Saint-Germain-des-Prés. Ce qu’il nous présente, ce n’est, en effet, pas seulement le Saint-Germain d’avant le mythe, mais celui d’au-delà du mythe: l’image de la “vérité vraie” de tout un quartier, d’une époque entière.
 
Au risque de blesser sa modestie, on pourrait presque soutenir qu’il a préfiguré concrètement toutes ces théories actuelles préconisant que le photographe “disparaisse” devant ses sujets, afin que ceux-ci puissent prendre la consistance de fragments d’un réel vivant par lui-même, de lui-même. Jamais il ne cherche à imposer à l’existence un autre sens que celle qu’elle peut avoir spontanément. Il ne bride rien. Et, dans cette non-intervention, il n’y a pas de manque, mais, au contraire, une vraie attention. Serge Jacques est un amoureux de la vie; et c’est pourquoi il la photographie si bien, parce qu’il la rend dans son indécision, son absence de direction a priori: il la “libère” en tous les sens du terme.
Dans une époque de fausse tolérance, où chacun parle de laisser aller les choses à leur destin, mais n’ambitionne en réalité, comme toujours, que de les diriger, Serge Jacques possède cette attitude essentielle, qui fait son “art”: il aime les choses, les personnes, la Vie, telles qu’en elles-mêmes elles sont. Cette qualité rare, et hélas! aujourd’hui si peu partagée, porte le beau nom, un peu démodé mais qu’il faudrait de toute urgence réhabiliter, de respect.
 

Patrice BOLLON
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