Texte de Sophie BERNARD
L’appel de la forêt
Depuis deux ans, Alain Cornu traque “Les signes de la forêt” et fait siens les mots de Baudelaire : “La nature est un temple où de vivants piliers prononcent parfois de confuses paroles ; l’homme y passe à travers des forêts de symboles qui l’observent avec des regards familiers.”* Ce que les lettres ne peuvent dire, les photographies le suggèrent.
Qui n’a jamais frissonné avec le Petit Poucet abandonné dans la forêt ? Eu peur avec Blanche Neige au moment de sa course éperdue ? Les photographies d’Alain Cornu ont ce pouvoir de réveiller la part d’enfance enfouie en chacun de nous. Les religions, légendes et contes pour enfants ont fait de la forêt un lieu de refuge mais aussi de fuite, un espace d’aventure et d’initiation… Parce qu’elle a longtemps représenté la nature à l’état sauvage, elle demeure, aujourd’hui que l’homme l’entretient et a pris conscience qu’il faut la préserver, un lieu empreint de mystère et de magie…
Alain Cornu connaît toutes les facettes de la forêt. Ce n’est pourtant pas, dans un premier temps, ce qui le conduit à réaliser cette série. Lorsqu’il la commence, en 2005, un moment de doute l’anime ; c’est spontanément qu’il se rend en forêt, comme on entreprend une retraite. Il a aussi à l’esprit un sondage dans lequel était posée la question suivante : “La nuit venue, dans quel endroit auriez-vous le plus peur : une ville ou une forêt ?” Il avait eu la surprise de découvrir que la majorité désignait la forêt, alors que c’est pourtant bien dans une ville que l’on court le plus grand danger…
Fasciné par la forêt, Alain Cornu l’est de plus en plus. C’est à la chambre qu’il décide de la photographier, malgré les contraintes de poids et d’encombrement. Il opte pour un format rectangulaire, à la limite du panoramique, “qui correspond à sa vision de l’œil”, précise-t-il. Son point de vue est celui du promeneur : pas de ciel dans ses photographies, tout juste parfois une clairière au loin. De même, il privilégie les jours où le temps est gris et les saisons où la forêt est dense et verte. “En regardant mes photographies, je veux que le spectateur sente qu’il n’y a pas d’échappatoire possible et qu’il ressente avec moi la sensation d’étouffement”, explique-t-il. Si l’individu qu’il est rejoint la forêt pour marcher et méditer, “trouver ce qu’il y a à y trouver”, le photographe, lui, dit s’y rendre “pour chercher l’organisation dans le chaos”. Dans l’alignement des troncs d’arbres, l’affaissement des branches comme dans le désordre des branchages tombés sur le sol, il traque les signes de la forêt comme autant de réponses à des questions qu’il ne saurait formuler. Saison après saison, la forêt est à chaque fois la même tout en étant différente, sans doute parce que son rythme d’évolution n’est pas celui de l’homme mais celui de l’éternité.
Sophie BERNARD
Texte écrit pour Images
* Charles Baudelaire, Correspondances, Les Fleurs du mal