Texte de Nicolas BAVEYE
Je l’ai laissée venir à moi, ignorant tout d’une éventuelle menace.
Les courbes de son corps ont épousé le contour flou de mes jours ordinaires ; comme la lumière instable du matin, celle qui recouvre les rêves.
Je ne sais plus si je me suis abandonné, ou si c’est elle qui a pris le contrôle, tant elle a su me faire croire être l’objet et moi la main.
Je ne savais rien de son identité :
« Tu masques ton visage ; j’ignore si ta bouche s’apprête à m’embrasser ou à me mordre, si tu as le sourire angélique de l’oubli, ou celui saturnal de celui qui observe le dernier soubresaut du fruit de ses entrailles. Laisse-moi te servir de miroir, laisse-moi t’offrir mon nom. »
Je l’ai laissée m’entraîner. Sa danse n’est pas rythmée par un doux métronome. Hypnotique, elle s’étire sur la braise tremblante, ses jambes comme les aiguilles d’un temps chahuté : une seconde me boute hors de mon chemin, l’autre m’y ramène comme un petit chien dont le collier trop serré étoufferait toute plainte. J’obéis, curieux, aux moindres désirs de son équilibre instable. Esclave halluciné, je quémande, langue pendante, pour que sa valse bouscule encore et encore l’espace immobile ; le vide qui pèse entre chaque battement de mon cœur, la chair qui sommeille au sein du fruit, le silence gênant qui se glisse entre chaque syllabe.
Peu à peu, je me suis effacé devant la conquérante implacable qui traçait de son pied la ligne de mon destin, trop heureux d’être enfin le jouet disloqué soulagé du poids de sa conscience, celle qui ne dure que l’instant où une âme généreuse l’anime.
Je n’aspirais qu’à subir les suites de chacune de ses actions :
« Tu es un papillon qui piétinerait les nuages puis s’envolerait, affolé, effrayé par la pluie qu’il vient de déclencher, mais au fond bien amusé du désastre, du déséquilibre soudain qui inonde le trop bien ordonné. Tu dois rire des conséquences de tes actes, toi qui aimes tant partir - en roue libre. »
Elle s’est glissée dans mon paysage ; je sentais sa chaleur poindre à la surface de ma peau, sa vie rejoindre la mienne, dans l’extase que certains nomment inconscience. Une inconscience enfantine, celle du jeu, du plus drôle au plus dangereux. Une inconscience coquine qu’on désapprouve, faite de rires étouffés, de courses les yeux bandés et de mains entravées.
Je jouais à ne plus être moi, je me plaisais à nous imaginer danser sur le bord des falaises.
Elle est le funambule qui ne désire que la chute, celui qui avance alors que chacun de ses pas entaille un peu plus le mince fil sur lequel il balance. Une femme aux jambes comme des ciseaux aux pointes accérées, ceux qu’on aiguise patiemment pour mieux fendre la soie. Comme un tissu qui craque, s’écarte, s’entrouvre. Je me laisse tomber avec toi - en toi - t’accompagnant dans le lent balancement de l’apesanteur, vers le vide.
Et chacune de nos chutes est un regain de vie.
Nicolas BAVEYE