Texte d'Arlette FARGE
 
Camps disciplinaires : on arrive à l’extrême du malheur et de l’humiliation. Regarder ces photos, c’est retenir son souffle, pétrifié puis sidéré. Pétrifié comme l’est le contenu des photographies de Klavdij Sluban. L’image met le corps à vif et interdit toute sorte de mièvre compassion. Parce que ce qui est montré ici a la dureté de la pierre, l’âpreté de l’inhumain, et renvoie chacun vers un désert sans âme. La marche du temps s’y arrête, elle est sans lumière, sans issue, sans rêve.
 
À une inhumanité carcérale si minutieusement, parfaitement et magistralement organisée, il n’y a qu’une seule réponse : le cri silencieux. Terrible et prenant comme celui de Munch, aussi véridique que le sien, d’où s’échappent et la honte de soi, et la peur, et l’insupportable vision d’un univers où, jeune, l’on agonise. C’est un cri balayé de détresse s’épuisant vocalement à créer symboliquement un lien de peine avec les prisonniers.
 
En quelque pays que ce soit – et Klavdij Sluban a beaucoup voyagé –, la prison est ce corps terrible qui avale les corps, un monument d’organisation politique destiné à détruire sans répit. La prison est offense, plus que cela, je la ressens comme un saccage immobile et figé. Viol de la personne en sa singularité (faire en sorte que tous les prisonniers se ressemblent), saccage de la beauté et de la bonté, désastre programmé de l’âme et destruction apparemment calme (?) de l’être en ce qu’il a de plus sacré, son secret.
 
Il n’existe aucun secret possible en ces univers géométriques au cordeau, ces perpendiculaires de béton taillant l’espace dans le vif, qu’il s’agisse de lit ou d’escaliers, de cours de promenade ou de terrains de sport, et même des cages de verre apposées à l’intérieur des cours comme un redoublement de l’horreur. Cette géométrie sans pitié, abandonnée à elle-même, est bien entendu le fruit de la volonté d’ignorer le souple, la spirale, la courbe et les rondeurs qui donneraient trop de confort. Tout est pensé en équerre dans un univers aux horizons fermés, eux-mêmes rectangulaires. Seule fantaisie – le mot lui-même est bien peu adéquat – et seul paradoxe : des barbelés forment des volutes en surplombant les murs. Ils sont tout en courbe, et l’on se prend, pauvres idiots, à les trouver attendrissants, à penser qu’ils apportent une note douce dans ce Requiem des morts.
 
Jouer au foot ou au ballon n’est pas récompense mais hygiène ultime et proclamée nécessaire pour des personnes auxquelles ont été retirés le paysage, l’horizon, les courbes folâtres d’herbes en train de pousser. Non, il n’y a aucune trace de la nature, si ce n’est quelques morceaux de ciel emprisonnés par le cadre étroit d’ouvertures qui semblent grimacer et se moquer des prisonniers vivant en cellules. Les lits défaits de la prison des jeunes de Fleury-Mérogis portent la marque de cauchemars nocturnes et de vivacités empêchées, tandis que ceux « faits au carré » de la prison de Mojaïsk en Russie laissent percevoir une répression accrue. Si les draps sont froissés en plis de vagues à Fleury, la rectitude des lits de Mojaïsk porte au désespoir. Ici, le lit est à barreaux, la serviette mince est pliée clairement sur le portant, le matelas est recouvert d’un drap bien étiré et blanc, et sur le drap, à la place où doit reposer la tête, on voit, prenant toute la place, un improbable élément. C’est un oreiller, mais on a obligé le dormeur à ce qu’il revête une forme très particulière, c’est-à-dire le faire gonfler jusqu’à ce qu’il devienne oblong, posé ensuite en suspens sur le drap, ressemblant à un fruit, à une poire en somme. La surprise est totale : qu’est-ce donc que cet ordre donné à chaque prisonnier, si ce n’est pour lui faire mal, un peu plus, en établissant insidieusement le rappel obligé de son enfance où peut-être les oreillers étaient doux et confiants. Cet oreiller au visage de poire blafarde défait l’ordre géométrique mais ne le brise pas, car il se lit comme une provocation. D’après les jeunes délinquants, il est très difficile d’arriver à donner cet aspect à l’oreiller, et l’on n’ose pas se demander sur quels types de souvenirs d’enfance bafouée s’instaure cet ordre indigne des choses.
 
Lorsque Klavdij Sluban choisit de photographier les jeunes incarcérés, une tendresse désolée envahit ses images : ici, un jeune homme regarde son visage dans ce qui lui sert de miroir, inquiet tandis que ses épaules nues vues de dos reflètent l’inévitable et grande envie de vivre. Là, un adolescent est couché sur le flanc dans son lit, entouré de barreaux, tête raide et yeux clos. Ses paupières gonflées sont si expressives qu’on croirait le voir regarder l’objectif pour trouver compagnie. Derrière une vitre embuée, des mains d’homme sont collées, doigts écartés, paumes tendues. Entre les deux mains, un visage et deux trous noirs, ce sont les yeux. Il appelle et, derrière lui, on devine le vide.
 
Une pause s’installe au milieu de toutes les images. Une photo est coupée en deux, dirait-on : à droite, un escalier sans histoire, propre et clair, va on ne sait où ; à gauche, de profil, plutôt fin et malin, dans un espace séparé, un chien est assis, museau souple allongé. Son échine dessine un S, et ces ombres douces et animales donnent à la prison quelque chose de vaguement humain. Le désir de caresser le chien emporte vers d’autres photographies, où des ballons ronds volent au-dessus des murs comme des soleils espérés. On ne voit pas les joueurs, mais la balle lancée haut. Puis, ailleurs, Klavdij Sluban saisit un groupe de jeunes prisonniers assis. Vêtus uniformément d’une vareuse noire, têtes rondes sans cheveux, leurs regards forts et appuyés nous font savoir que, pour eux, le blé en herbe fut vite fauché au tout matin de leur enfance. Leurs « godasses » font d’ailleurs l’objet d’une étrange photo, chaude et triste à la fois : elles sont toutes rangées, rassemblées sur et sous une étagère, abandonnées là pour resservir demain, empreintes de tant de pieds qui tant de fois les portèrent ; au-dessus de l’étagère, sur le mur est affichée une photo sans doute en couleurs ou une affiche qui représente un déversoir, ou un torrent joyeux de fonte des neiges, ou…
 
Ainsi s’en vont les vies dans les prisons du monde, et l’extraordinaire souci de Klavdij Sluban pour elles ne serait rien sans son talent inquiet pour capter ce qui déchire l’humain. De 1995 à aujourd’hui, Sluban montre à quel point empirent les situations, et nous entrons de nouveau dans les ténèbres honnies des siècles passés.
 

Arlette FARGE
Camps disciplinaires
Klavdij Sluban
Coll. Témoignages n°50
Les 98
Auteurs
de A à Z
Willy PERSELLO
Patrick POIVRE D'ARVOR
Iggy POP
Eric REINHARDT
Sophie RICHARD-REISEN
Frank ROTHE
Didier ROUZEYROL
Laure SAVAGE
Romain SLOCOMBE
Klavdij SLUBAN
Christine SPENGLER
Serge STREIBEL
M. SUZUKI
Alain TARLET-GAUTEUR
Gaël TEICHER
Félix TORRES
Klara VERLINDEN
J.M. WILMOTTE
Alfred WOLF
Christophe BLASER
Patrice BOLLON
Pierre BOURGEADE
Emmanuelle BOUSQUET
Roland BRIVAL
Ellen BROKENSHA
Judith BROUSTE
Olivier CAPDEVILLE
Robert CAPIA
Bernard CATHONNET
Jonathan CHAUVEAU
M. CHAMBLAS-PLOTON
Sylvestre CLANCIER
Tony CRAWLEY
Guillaume CORNEILLE
Marie-Laure DAGOIT
DAHMANE
Marie DARRIEUSSECQ
D. DAVVESTAS
freddy DENAËS
Hervé Le GOFF
Stéphan LEVY-KUENTZ
Richard LEYDIER
Marie Anne LORGÉ
Diana LUI
Baron M (Matthieu CHEDID)
Claude MAGGIORI
Géraldine MARTIN
Jessy MARTINEZ
Patrick MECCUCI
Ivan MESSAC
Catherine MILLET
Alain MINGAM
Yan MORVAN
Christophe MOURTHÉ
Marie N'DAO
Raphaël NEAL
Brigitte OLLIER
Jean-marc PATRAS
François PEDRON
G. de VILLOUTREYS
Maurice DURON
J-M. DUROVRAY
Arlette FARGE
Eddy GACIOT
Pierre GHENO
Jacques HENRIC
Helmut HEUSE
Marwan HOSS
Sylvie HUET
Claudia HUIDOBRO
Irina IONESCO
Jean JANSSIS
Patrice JOSSET
Serge KOSTER
Charlet KUGEL
Antoine LAJOIE
Bertrand LANGLOIS
Fanny LASSERRE
Henri LEFEBVRE
Jacques ABEILLE
Vincent APPLANAT
Paul ARDENNE
Michèle AUER
Zoé BALTHUS
Lionel BAYOL-THÉMINES
Nadia BARRIENTOS
Nicolas BAVEYE
Jean-Christophe BÉCHET
Didier BEN LOULOU
Sophie BERNARD
Vincent BERNIÈRE
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