Texte de J.M DUROVRAY
Il faut parfois agir en promeneur. S’offrir une pause et laisser l’esprit divaguer, s’attacher à mille choses ensembles sans perdre l’unicité du lien qui les rattache. C’est ainsi, humble et démuni, que le regard se permet de les saisir dans toutes leurs dimensions. Prendre les informations par-delà soi, manifester l’envie de les recevoir puis les transformer en sens. Quand l’attente muée en désir libère la perception du contexte et de la fixation, capter l’idée et l’intention plutôt que de figer le moyen. C’est de ce décloisonnement minutieux que naît une certaine liberté, celle d’explorer sans contrainte une oeuvre vierge et nouvelle à chaque fois.
C’est dans cette liberté que la création puise sa force, son essence, sa vie. Nous devons alors accepter que ce que l’on voit provient de la confrontation d’une récupération de la projection de soi et de l’inconnu. Après, il n’y a que la magie qui opère. Il faut sans doute être ce curieux promeneur pour découvrir «A mes soeurs».
Peut-être est-ce en se collant tout près, quand les yeux lèchent l’image, qu’il est enfin possible de capter le message de ces femmes qui nous interrogent. On résiste d’abord vainement à soutenir leur regard, quelque chose de désaffecté, une sorte d’insistance dans l’absence.
Parce que les toilettes, les postures, le maintien disent l’attente. On pourrait peiner à l’entendre quand la beauté d’une situation nous retiendrait à seulement l’admirer. Sauf que la mise en scène nous rappelle notre propre fantasme de l’exotisme, notre envie de tout laisser en l’état pour ne rien dévoiler. Sans doute que l’absence à soi de ces soeurs enfouit une violence sourde et intime au visiteur, un mouvement qui nous oblige à voir beaucoup plus qu’elles ne nous montrent. Comme si leurs moues boudeuses nous appelaient à prendre en considération leur situation, comme si le contexte prenait la couleur de leurs sentiments.
Il y a entre ces filles et le spectateur un lien direct, dérangeant, une forme de rémanence de tout ce qui n’a pas pu éclore. Chacune à sa manière transpire la lassitude, transforme l’instant d’une pause en idée.
C’est certainement le talent du photographe, celui de fondre le moment, le décor, le regard et le sens en un seul mouvement. On sent poindre derrière l’attitude d’une Ophélie, d’une aristocrate altière ou d’une prostituée le moment qui viendra les cueillir. Un instant empreint de morbidité qui laisse l’espoir d’une action, une prise immédiate avec l’image. Finalement nous avons le plus grand mal à nous départir de ce décalage imposé par la distance de la représentation. Et c’est peut-être de cela dont parlait Virginia Woolf en décrivant la souffrance d’un décalage empirique, cette force endémique qui pousse à prendre distance avec le réel, simplement pour éviter qu’il ne gangrène le ressenti.
En feuilletant ces «soeurs» nous pourrions souffrir du complexe du dominant, objectant de toute résistance. C’est-à-dire qu’il serait trop facile de les réduire à un rôle particulier, en l’occurrence celui d’une soeur, d’une mère ou bien d’une maîtresse. Dans la brutalité du regard perce l’universalité, dans le sens où elles nous bousculent à plusieurs titres. On retrouve en effet les différents visages des femmes qui nous construisent: la bienveillance maternelle, le réconfort fraternel et le désir. C’est d’ailleurs dans ce conflit que surgit le questionnement, il devient difficile de s’accrocher à une seule perception. On pourrait s’écrier à chaque image:«Mon Dieu, mais c’est évident, c’est elle!»
En filigrane, nous avons sans doute la responsabilité de nous décharger de cette domination, du poids et de la souffrance du dominé. Parce qu’il nous faut admettre que nous n’avons aucune prise sur ces femmes, que dans notre propre cloisonnement nous attendons autant, à savoir le saisissement.
C’est sans doute là que réside l’idée, dans une intention happée, dès lors que leur attente nous paraît trop insupportable, ces soeurs nous les kidnappons, nous les arrachons à leur destin.
Nous leur offrons cette impression du bonheur, celle qui veut qu’on «fait le peu que l’on peut», afin de fuir tout déterminisme. Glacer le temps, c’est un pouvoir bien singulier. Soustraire une intention aux contingences de la vie, capter l’imperceptible humanité au coeur d’un cérémonial, tirer le sens de tout cela, ritualiser l’envie de comprendre.
Et le promeneur furtif, celui qui sait la limite de son intrusion, reste interdit par le questionnement de ces «soeurs». Parce qu’il se demande en quoi il a la capacité de s’extraire d’une situation, il s’arrête un peu, il observe attentivement, il prend puis rejette, il se dit peut-être «comment je fais pour poursuivre?»
«A mes soeurs» découvre ce que nous attendons de l’aventure.
Jean-Matthieu DUROVRAY