Texte de Maurice DURON
Pour douze voyages imaginaires
Apparition. Un doux fantôme s’égare dans un musée imaginaire. Blanc. Qu’est-ce au juste ? Une fleur froissée par le vent, un mystère en marche, le fruit d’une ivresse passagère ? On ne sait pas... L’ombre passe et s’estompe. Ai-je bien vu ? Privilège inouï, je suis seul à l’apercevoir.
Le poète disait :
Les hauts talons luttaient avec de longues jupes,
En sorte que, selon le terrain et le vent,
Parfois luisaient des bas de jambes, trop souvent
Interceptés ! - et nous aimions ce jeu de dupes. (...)
(Paul Verlaine - Fêtes galantes)
Maritime. La vague submerge le refuge, boule sur la roche et retourne à la mer. La nef tangue sur la houle vagabonde. Le vertige est lancinant. Les vieux bourlingueurs y voient quelque promesse de voluptés fatales, là-bas à Valparaiso ou Port Victoria. C’est un mirage, les tigresses d’escales ne s’enivrent que de l’or.
C’est là l’sort de la marine
Et de tout’s nos p’tit’s chéries,
On accoste mais on devine
Qu’ça s’ra pas le paradis. (...)
(Paul Fort - La Marine)
Jubilation. Dans un petit délire - joyeux - passe l’image de celle qui court vers la fenêtre ; elle est heureuse et fraîche. Quelque chose (quelqu’un ?) l’appelle puisque l’amour est accompli. Délivrée, elle s’élance vers la vie tandis que le brouillard se dissipe. Peut-être prendra-t-elle son vol, comme le suggère la nudité seconde du décor. J’aimerais bien...
Désert. Implacable, l’astre rouge éclaire les dunes surchauffées. Le sable brûle. A perte de vue la nudité triomphe, intouchable. Le regard n’intercepte que les ondes fugaces, modelées par le vent. Le dépouillement extrême permet de n’admirer que ce qui est : le jeu des ombres et des lumières. L’un des secrets de l’art...
(...) Son cher corps rare, harmonieux,
Suave, blanc comme une rose
Blanche, blanc de lait pur, et rose
Comme un lys sous de pourpres cieux ?
(Paul Verlaine - Parallèlement)
Prêtresse noire. Oublions ce corps robuste. S’il est oint de beurre de karité, c’est pour en célébrer la somptuosité. La femme est devenue totem vibrant. Son rôle est nécessaire à quelque cérémonie crépusculaire. Dans un instant, sous le baobab, les nouveaux initiés traverseront le miroir des griots. Au loin, un lion rugira...
Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau
Comme une étoffe vacillante
Miroiter la peau !
(Charles Baudelaire - Le serpent qui danse)
Surprise. La surprise vient de l’extérieur. Il suffit d’un jeu de lumière pour que survienne l’étonnement.
On a frappé au carreau et quelqu’un s’est caché : le brigand, l’amant ou l’enfant ? Soupçon. Le doute s’installe, mais la curiosité commande.
Comme j’aimerais être derrière la vitre !
Pour trois jeunes filles qui s’étaient promenées dans mon jardin, j’avais cueilli trois roses. La malicieuse Nedjeh arriva et me dit : «Tu as cueilli trois roses... Viens me montrer, dans ton jardin, celle qui est ta préférée et que tu ne donnerais à personne».
A la dérobée, je lui ai tendu un miroir.
(Franz Toussaint - Le jardin des caresses)
Incertitude. Joueuse ou lascive ? L’imagination ne porte que trop au choix. En lui faisant confiance, on risque de ne plus se contrôler.
D’un côté la première impression n’est pas forcément la pire ; de l’autre, se rappeler Picasso : Je ne peins pas ce que je vois, je peins ce que je pense.
Rabelais lui, ou plutôt Pantagruel, ne cache pas ce qu’il pense :
Tort ne vous fays, si mon cueur vous décelle (1)
En remonstrant comme l’ard l’estincelle (2)
De la bauté que couve vostre atour ;
Car rien n’y quiers, sinon qu’en vostre tour
Me faciez de hait (3) la combrecelle (4)
Pour ceste foys.
1. Je vous ouvre mon cœur – 2. L’ardente étincelle – 3. De bon cœur
4. La culbute
Fille fleur. Margot quitte ses pétales ; le bon Dieu le lui pardonne, mais comment ne pas penser à Brassens ?
(...)Si les fleurs le long des routes
S’mettaient à marcher,
C’est à la Margot sans doute
Qu’elles feraient penser. (...)
(Georges Brassens - Je suis un voyou)
L’ami Georges ne savait pas qu’aux beaux jours les fleurs s’ébrouent. Parfois, même, elles courent, toute corolle répandue.
Fuyarde printanière. Elle vient tout juste de s’échapper d’une toile de Renoir. En plein champ. Hèle-t-elle l’amant, ou est-ce un geste effarouché ? Elle seule pourrait répondre. Personnellement, je penche pour une invitation secrète, dans la luzerne parfumée, comme autrefois...
Rien ne plaît davantage,
que ce qui est défendu.
(Ovide - L’art d’aimer)
Danse. L’image semble une chorégraphie toute entière, elle bouge. Le geste, la chevelure, le voile, ont été surpris dans le mouvement qui les fait vivre. La grâce s’épanouit, équivoque mais superbe. C’est une erreur de croire à un instantané ; le temps a simplement suspendu son vol pour se glisser entre l’imaginaire et la réalité. Merci, le temps !
Elle avait dansé quelques-unes des danses de sa tribu ; la danse du Soleil, qui était une danse vertigineuse ; la danse de la Lune, qui était une danse mesurée ; la danse de la Mort, qui était une danse immobile. Mais elle n’avait pas dansé la danse de l’Amour.
(Franz Toussaint - Le jardin des caresses)
Hypothèse. On pense à une plage. A une langueur interrompue par un orage. Le vent monte par surprise. Moiteur et frisson, il faut penser à fuir avant l’averse. A moins que l’eau du ciel - espérée - ne soit bue avec délice. Comme une offrande. C’est une hypothèse, la mienne, par exemple...
La nuit s’efface. Les étoiles s’éloignent. Voici que les dernières courtisanes sont rentrées avec les amants. Et moi, dans la pluie du matin, j’écris ces vers sur le sable.
(Pierre Louÿs - Les chansons de Bilitis)
Statuaire. Finalement, Maillol n’était qu’un copiste. La lumière (qui ne se trompe jamais) le démontre à l’envi. Ici, tout s’arrête, l’immobilité est de règle et ce n’est pas par hasard que l’on croit la déesse d’albâtre. Tout étant dit, il ne faut rien changer à l’équilibre, au moindre geste le charme se rompt.
Silence, on trouble.
Maurice DURON