Texte de Claude MAGGIORI
Je ne crois pas en Dieu. Mais je crois au Christ. Je crois au formidable impact de cette figure splendide. Jamais une image autant ne m’a hanté.
Je suis fasciné par cet homme sublime, nu, sanguinolent, soumis aux pires violences, qui aux yeux de tous, hommes, femmes et enfants, riches et pauvres, exhibe son visage douloureux, ses bras maigres, son corps décharné, ses flans percés, son bassin famélique, ses cuisses tendues, ses genoux écorchés et ses pieds cloutés. Une performance de mort. Reproduite dans toutes les églises du monde, des plus grandes capitales jusqu’aux plus petits villages.
Un nu qui saigne. Cette douleur emblème. Cette douleur qui parle.
Jamais je n’ai prié, mais cette image prie en moi : que je ne l’oublie pas !
Cette chair étalée est obscène. D’une obscénité troublante. Parce que cette présence obsédante est volontaire. Ce corps nu meurtri raconte la brutalité du monde, comme un constat, une pièce à conviction. Comme le témoignage éternel d’une violence infinie. D’une violence chérie, manifeste.
Jésus est une image, une affiche. Jésus est un message. Il est là pour témoigner. Il se montre pour se faire voir. Pour que cette vision nous fasse réfléchir. Qu’elle nous fasse penser quelque chose. C’est ça, un « message » : une image qui prêche. Une parole qui doit nous convaincre. Dans la guerre des croyances, le message se bat contre nos pensées, nos habitudes de penser, contre le sens commun, pour nous faire croire autrement.
De nombreuses peintures et sculptures religieuses, en particulier celles de tout l’art baroque, ont exagéré cette souffrance. Le travail des peintres était de multiplier partout cette image, de la diffuser. De la rendre convaincante, effrayante. Nous vivons avec ce corps martyr en nous.
Cette exhibition époustouflante est volontaire. L’Eglise a voulu cette image. Cette nudité mourante exhibée est son logo : le résumé de son message. Le Christ est un logo humain.
Un logo est une image qui envoie des messages.
Jésus parle. On n’a pas attendu Don Camillo pour le savoir. Sans desserrer la bouche. Son corps parle pour lui. Ses plaies s’ouvrent, comme des lèvres et disent “Pour vous, pour toi, j’ai souffert…”
L’Eglise est même allée plus loin, en nous offrant un logo du logo : la croix. L’abréviation du message.
La croix est l’instrument de torture du Christ. Là où il a souffert. C’est justement cette souffrance que ce logo rappelle.
Partout l’Eglise a inscrit ce signe. Partout une croix, un crucifix. Le Christ de nos églises est un corps nu qui souffre sur une croix. Un homme sur un signe : une croix. Un homme devenu signe.
Un signe universel, très simple, peut-être le plus simple de tous. Que même ceux qui ne savent pas écrire tracent comme signature. Une croix pour nous faire croire.
Cette croix est devenue le plus grand signe du monde occidental.
Partout affiché. Que tout un chacun peut faire en lui-même : le signe de croix. Sur son propre corps, on se signe.
Jésus ne descend pas de Dieu, il y remonte. Il n’est pas le fils de Dieu. Il est son message.
Jésus, c’est l’appel à Dieu. Le Christ crucifié est un symbole placé en hauteur. Jésus est un corps mourant, mais pas un corps au sol, pas un gisant. Il faut dresser la tête, lever les yeux. La croix est l’instrument de sa torture, mais aussi l’instrument qui l’élève, qui l’installe à deux mètres du sol. Il nous faut nous élever pour le regarder.
Le Christ est le plus troublant message du monde. Le plus fort.
Et ça j’y crois !
Claude MAGGIORI