Texte de Marie-Anne LORGÉ
La photographie de Luc Ewen est une photographie d’Histoire. Hors d’Histoire. Mais pas sans histoires. Il y est question de gros plans d’insectes, de parades (d’amour ou de mort) d’insectes devenus géants. Parce que l’infiniment petit – que la rumeur du monde méprise sous sa botte – raconte à la fois notre origine et notre finitude. Nous sommes tous des insectes en devenir, et nous avons tous en nous quelque chose qui ne demande qu’à éclore... pour le meilleur ou pour le pire. Dans le travail de Luc Ewen, l’insecte « aussi gros qu’un monstre » n’est en fait qu’un pastiche de la taille humaine. Et sa monstruosité n’est jamais que le reflet de son absurde condition.
Artiste atypique, hybride d’un collectionneur de rêves et d’un cueilleur de vies, Luc Ewen n’a rien d’un chasseur de papillons. Il n’a d’ailleurs rien du chasseur – il n’est pas non plus entomologiste. Voyageur immobile (autour de sa maison), il observe tout un petit monde. Un monde tout petit. En milieu humide (autour d’une mare sauvage). C’est le micro monde du cocon, un état transitoire entre l’eau et l’air, entre ce qui a été et ce qui sera mais dont on ignore tout.
Qui dit cocon dit donc mue – avec son lot d’interprétations peu ou prou existentielles. Mais qui dit cocon dit aussi forme et matière. Une matière fragile, poreuse, aérienne, translucide - avec son flot de manipulations peu ou prou poétiques ou fantasmagoriques.
Et c’est là que le travail du photographe se débride, s’emballe, jubile, au point de rendre palpable une frontière floue entre le réel et l’imaginaire, entre disparition et (re)naissance, entre fureur et silence.
Au point de départ du tout, le motif n’est donc pas fictif – et pour cause, il s’agit bien d’une peau, d’une dépouille de larve recueillie puis stockée dans une petite boîte transparente -, mais c’est son espace qui l’est.
Un espace photographique entre liquide et éther... qui n’en finit pas de brouiller les pistes. La lecture est plurielle. Mais d’un ordre toujours aussi magique qu’étrange puisque ce qui y couve est une façon de redonner vie ou de donner mémoire et futur à une forme pourtant plus morte que vive.
Robinson d’un jardin hirsute, pirate des bords de mare, le graphiste de formation qu’est Luc Ewen s’est un jour pris les pieds dans les filets de la macrophotographie. Pour l’heure, il prend appui sur la photo pour déboulonner les définitions et a priori de la nature morte. A moins que ce ne soit le contraire. Son objet est une nature muette, un fragment de nature prompt à cette abyssale dimension qu’est la métamorphose – la mouche de Kafka bourdonne tout près, mais de façon moins désespérante.
Cette métamorphose, il la décline du bout d’un inépuisable répertoire de formes et de lumières, ça va du séduisant argent d’écaille à la nébuleuse cotonneuse d’une radiographie en passant par un exercice radical, ou minimal, proche de la page d’écriture perméable aux accidents (ou aux hasards) : un travail - à la fois graphique et abstrait - sur la perte. Sur le manque.
Marie-Anne LORGÉ