Texte de Richard LEYDIER
La vie sur Terre et au centre de la Terre
Denis Proteor est un explorateur-guerrier dont le but déclaré est de bâtir une œuvre ancrée dans la poursuite des forces et des mouvements primordiaux, capable de se nourrir d’elle-même sans références culturelles, sociales, sentimentales ou morales. Depuis maintenant plus de vingt ans, cet artiste atypique interroge sans relâche, par la photographie, le texte, le dessin, la vidéo, les déplacements et « un donjuanisme utile », ce qu’il nomme des domaines d’investigation.
Parmi les quelques milliers d’images déjà réalisées, il y a par exemple les forêts, avec ces arbres aux branches dénudées, sombres ramifications tranchant le ciel clair comme des coups de scalpel. Il y a aussi les bêtes, beaucoup de vaches dépouillées chez l’équarrisseur et dont les carcasses empilées remplissent tout le champ de l’image ; on croise aussi des animaux plus proches, comme ce chat soumis à l’euthanasie au regard « presque sanctifié » chez le vétérinaire, un autre quasi crucifié sur la table de métal du praticien. La mort est également saisie dans de spectaculaires clichés réalisés à la morgue, dans ces corps et fragments humains autopsiés, sur lesquels l’artiste dépose de temps à autre ses dessins et sculptures en terre cuite. Et puis, il y a enfin les Cérémonies, des séances très spéciales au cours desquelles Proteor et ses Complicités féminines s’enferment à huis clos pour laisser leur corps revenir à un état animal, en dehors de toute règle sociale. Ils parviennent ainsi à un Vertige presque préhistorique, où une sorte de « pansexualisme » a sa part, mais reste lié à un ensemble que Proteor nomme innocemment « la supercréature » ogresque, faunesque.
Les différents domaines d’investigation s’entrecroisent, se répondent : animalité du sexe, floralité des organes génitaux, transe et travail de l’inconscient qui évoque les patients en hôpital psychiatrique avec lesquels l’artiste a travaillé et réalisé des films spontanés… Tous les motifs, quels qu’ils soient, se fondent dans un grand flux vitaliste et organique où les représentations de la mort, de la vie et du sexe se délestent du pouvoir moral qu’on est tenté de porter sur elles. Car le constat dressé par Proteor est « sous le feu » : tous les êtres vivants de cette planète sont constitués de la même matière périssable, et au bout du chemin il y a la mort « qui n’est toujours pas elle-même ». C’est là une leçon dont on sort plus endurant envers le cœur des choses « qui ne cesse de nous fuir ».
Une hypothèse en guise de conclusion : dans ce coffret sont incluses quinze photographies sélectionnées par l’artiste, ainsi qu’un film sur DVD. Imaginons que tout ce matériel iconographique soit embarqué dans une capsule spatiale lancée aux tréfonds de l’espace intersidéral. Admettons qu’une civilisation extraterrestre en fasse la découverte. En visionnant ces images, elle aurait un portrait assez fidèle et objectif de ce qu’est la vie sur la planète Terre… aussi étrange que sur une autre planète…
Richard LEYDIER