Texte de Serge KOSTER
Dahmane, les dames
Le nom est un destin qui peut s’incarner, par projection de l’imaginaire, dans d’autres corps que la beauté habite et déshabille. Les Romains, qui aimaient jouer avec les mots, ne se privaient pas de l’aubaine produite par la proximité phonétique : nomen « le nom », omen « le présage ». De là les formules latines que Cicéron énonce : omen nominis « l’heureux présage d’un nom ».
Mieux encore, du même, ce distique : Bona nomina / Bona omina « Beaux noms / Bons présages ».
Ainsi, malgré mes tendances profanes suis-je convaincu qu’il y a un rapport nécessaire entre le nom de Dahmane, son cerveau et son œil, qui lui permet de saisir, pour notre plus grande jouissance, la vénusté dévêtue et sophistiquée du corps féminin. Posant le nom de Dahmane, je perçois aussitôt l’anagramme : « Ma dame », silhouette surgissant de l’époque des troubadours, qui savaient célébrer l’élue de leur cœur, la fleur exquise de leur désir. Proférant le nom de Dahmane, je vois se déployer une aile assez ample pour recevoir sur ses bords tout ce que le monde compte de formes au charme fou, rassemblées ensuite sur l’étroit pétale de la page de papier ardent que son talent enchante à notre intention.
Jadis, les Dames avaient les poètes pour les célébrer.
J’évoque les temps anciens du Moyen Age, dont les échos prolongent l’âge d’or de la poésie dans notre mémoire. Ecoutez Thibaut de Champagne, de haute lignée, rendre les armes devant la reine de son cœur :
« Dame, en votre pouvoir
J’ai mis mon être et ma vie. »
Ou encore Colin Muset, acceptant l’envoûtante fatalité de l’amour courtois, qui est tout sauf désincarné :
« Je contemplai son corps plein d’attrait
Qui sait si bien me plaire.»
Aujourd’hui, tout se passe comme si l’éternel féminin avait conçu Dahmane pour rendre hommage à la séduction qui émane de sa chair, de son âme mortelle, de son inaltérable jeunesse, source de notre propre jouvence. Nanti de son appareil, escorté des jeunes filles en fleurs dans leur impudique modernité, usant de la technique qui associe ce que l’espace sépare, le photographe nous invite au voyage sur la planète Vénus. Plus que nues dans leur lingerie intime, les voici, nos créatures, dans des positions qui mettent en valeur chacune des parties de leur corps amoureux, croupe, sexe, visage. Arrachées au décor quotidien, elles s’étirent à l’ombre d’un masque antique, planent au-dessus de paysages urbains, se mêlent à la faune et à la flore marines, triomphent du bric-à-brac des objets, observent les géométries colorées de l’art contemporain, jouent une musique qui semble naître de leur sourire, règnent sur des architectures ludiques – cependant que la plus audacieuse s’aventure à califourchon, devant une immense toile exotique, à nous faire cadeau de ses fesses qu’elle tient écartées de ses mains en guise d’offrande crue et luxuriante, luxurieuse enfin.
A chacun de nous, voyeur singulier, ses divagations et sa manière de recueillir, par la gràce de Dahmane, la charnelle manne qui nourrit nos songes.
Serge KOSTER