Texte de Frank ROTHE
A 19 ans, j’ai eu l’idée de voyager en Afrique. Je suis allé au Kenya et en Égypte où j’ai rencontré un Brésilien qui m’a invité en Asie. Je suis parti du Caire pour Bangkok. C’était en 1992, et Bangkok était sale, intéressante, pleine de vie. De la Thaïlande et puis de Hong Kong, je suis allé en Chine. J’ai pris un ferry de nuit à partir de Hong Kong. En me réveillant le lendemain j’ai vu la Chine apparaître sur l’horizon. Je m’en souviens très bien. Une silhouette grise avec des drapeaux rouges, comme si je regardais un film en noir et blanc sur un vieux poste de télévision.
Une fois mon passeport tamponné, me voilà entré en Chine; les couleurs étaient toujours les mêmes. A cette époque, la Chine était un pays en uniforme délavé. Une décennie plus tard tout cela avait disparu. La Chine est devenue l’une des plus fortes économies de l’Asie, même le Japon ne joue plus un rôle aussi important. La couleur grise a disparu, pour revenir seulement de temps à autre quand le vent amène toute la poussière de la Chine industrielle envahir les centres villes. Même les couleurs vives des restaurants et des commerces n’arrivent pas à la combattre.
Le dragon chinois s’est réveillé. Ce pays qui a inventé les pâtes bien avant que les italiens ne sachent les cuire a tous les regards portés sur lui. Mais qui sont les chinois ? Travaillent-ils davantage que le reste du monde ? Ne dorment-ils jamais ? Sont-ils les plus intelligents sur la planète ? Comment pensent-t-ils ? Comment se sentent-ils et quel est leur plan pour le futur ? De là est né mon projet “China Naked”.
J’ai voulu les photographier nus, pour que tous puissent voir à quoi ils ressemblent, voir qu’il n’y a pas de différences entre un chinois et un autre.
C’était une raison pour retourner en Chine après une longue absence. Ce que j’ignorais, c’était que les chinois n’acceptent pas d’être photographiés nu devant un appareil photo. J’ai demandé de l’aide à mes amis chinois, qui m’ont répondu à mon arrivé à Beijing : "Frank, tu n’auras jamais un chinois qui posera nu devant ton objectif." Eux aussi avaient déjà essayé, obtenant seulement de photographier des seins, pour la plupart ceux de leurs propres soeurs. Je ne savais pas tout ça, cela m’a donc pris du temps pour réunir 21 chinois de tout âge et des deux sexes. Dans un premier temps, je m’intéressais uniquement à les photographier nu. Je leur demandais de laisser leurs vêtements par terre, pour qu’à la fin de la séance, tous puissent voir comment ils étaient habillés avant d’entrer dans le studio.
Par la suite, j’ai photographié les paysages de Beijing et de Shanghai pour montrer la frénésie qui s’y dégageait.
Je n’avais jamais vu un pays où l’on peut voir pousser des maisons comme des champignons et découvrir des gens commander leur médicaments par vidéophone.
Il est clair qu’actuellement le Dragon Chinois consomme beaucoup, et grandit à toute vitesse. Ce qui est tragique, c’est que les chinois n’ont pas le temps de réfléchir à leur train de vie. Ils courent pour pouvoir acheter le dernier réfrigérateur. Cela s’explique si vous n’avez jamais eu ces choses-là. Je les comprends mieux que quiconque car j’ai grandi en Europe de l’Est avec l’envie d’acquérir tous ces objets de consommation que je n’ai eues qu’à la chute du Mur. Mais une fois le désir assouvi, ce qui prend par ailleurs du temps, il est possible de revenir à ses racines. Après avoir calqué notre modèle de consommation sur celui de l’Ouest, on découvre que ce n’est pas le rêve absolu.
Ce projet m’a beaucoup appris sur les autres.
Un défi d’un autre temps, à la fois naïf et sincère, qui m’a finalement permis de mieux me connaître.
Frank ROTHE