Texte de Willy PERSELLO
Une bible, un cœur de femme
Il faut un minimum finalement : de bonnes chaussures, comme en d’autres temps une bonne monture était requise pour les longs voyages, du change – si peu à l’expérience – et un petit gobelet d’aluminium. Un minimum. Et partir. Oui, partir, avec tout ce que cela suppose d’acquiescements et de renoncements : accepter de rompre les amarres, de reprendre le chemin interrompu hier, emporté que l’on était par la folie des jours et quitter tout. Laisser derrière soi ses repères et ses certitudes. Marcher… Accepter de se retrouver seule, avec ses jambes bientôt comme unique rapport au monde, et marcher encore sur les routes de Navarre, sans désormais plus aucune possibilité de se fuir.
Mais que va chercher Céline Anaya Gautier sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle ? Elle qui, alors qu’elle n’a pas encore trente ans, vient de passer plus d’un an au côté des femmes de la rue, à Paris, où, jour après jour, elle a côtoyé ces âmes et ces corps en souffrance, partagé l’inextricable de ces vies, l’urgence de leur détresse et la difficulté, chaque jour confirmée, de se remettre debout. Mais comment se relever de cette expérience-là ? Comment dépasser le séisme intérieur provoqué par ces miroirs trop encombrants ? Comment simplement continuer à vivre sans tiédeur ni résignation ?
Guidée par la sourde intuition que sa vie passe, à cet instant, par le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, elle part un début d’août, rejoint Saint-Jean-Pied-de-Port par le train, puis rattrape le camino frances ; elle ne le quittera plus des trente-trois jours suivants.
Les photographies rassemblées ici ne sont qu’un écho visuel à sa quête, où la communion spirituelle se confond avec le « qui suis-je ? » et sa cohorte de déclinaisons qui ne tardent pas, dans la solitude binaire de la marche, à envahir tout l’espace. A perte de vue le chemin, la nature et les nuées comme seul viatique. Des ciels, on dirait qu’ils sont le reflet de son état intérieur du moment : tantôt brouillés, tantôt bleus, tantôt lourds.
Bien sûr, il y eut des rencontres ; autant de frères humains qui, quelles que soient leurs origines sociale et géographique, sont réunis là par une supérieure envie de vivre et de ne rien manquer de ce qui se vit en eux.
Depuis, les mois ont passé et Céline Anaya Gautier est repartie, l’appareil autour du cou, l’œil aux aguets, à la rencontre des hommes et des femmes du monde. Autant de rendez-vous avec elle-même qui, si elle ne se perd pas en chemin, feront d’elle une digne héritière des photographes humanistes des années 1950.
Willy PERSELLO