Rafi
Raphaël Neal
Coll. Témoignages n°07
Texte de Raphaël NEAL
 
Le terrain vague
 
Nous avions le même prénom, mais je l’appelais Rafi, comme sa famille, par qui je l’ai connu.
 
Nous nous étions croisés à plusieurs reprises mais c’est à l’aube de mes vingt ans que nous nous sommes  véritablement rencontrés, lorsque lui en avait treize.
 
En photo, je passais tout juste à la couleur. C’était un enjeu énorme pour moi qui travaillais, comme aujourd’hui encore, avec le matériel le plus modeste. J’avoue ne plus me souvenir de qui est venue l’idée de photographier Rafi ce soir-là, mais comme je me lançais dans toutes sortes d’expérimentations, j’entamais celle-ci avec enthousiasme. Il avait envie de poser et n’était pas timide. Au contraire, puisqu’il avait l’habitude de créer des spectacles dans lesquels il dansait ou chantait, et il lui arrivait aussi de tourner dans de petits films qu’il réalisait avec ses amis.
 
Alors qu’à son âge je restais à l’écart du monde, me cachant maladivement sous d’innombrables couches de vêtements, lui n’hésitait pas à déambuler en public à demi-nu, ni à exprimer toutes les émotions qui m’avaient jusqu’alors semblées interdites, à moi. Inévitablement, la rencontre fut un choc.
 
J’ai réellement pris conscience de la formidable matière de travail dont nous disposions lorsque j’ai vu le résultat de cette première séance organisée au hasard, comme un jeu, et dont la principale image finale (celle de la couverture de ce recueil) fut une révélation  extraordinaire. C’était véritablement sur le papier que l’on pouvait capter la force du personnage que nous venions de créer. Le regard de ce petit être hybride avait littéralement transpercé notre photographie pour se graver à jamais quelque part en moi.
 
Dès lors, ce rayonnement m’obséda et je compris très vite que l’on avait mis le doigt sur quelque chose d’essentiel à mon travail et à ma vie toute entière. Rafi, qui entrait dans l’adolescence, pouvait incarner cet être hybride. J’avais l’envie paradoxale d’immortaliser cette mutation, en créant un décor unique et intemporel dans lequel régnerait celui qui n’était pas tout à fait un enfant, et pas non plus un adulte. C’est précisément cette zone transitoire qui me fascine et qui reste aujourd’hui mon thème favori. C’était formidablement vertigineux parce que nous avions devant nous un terrain vague jonché de mille merveilles, mais aussi de mille souffrances.
 
Faire des photos ensemble est vite devenu une habitude. Je ne savais d’où venait l’immense confiance qu’il semblait avoir en mon travail, mais je la recevais comme un miracle, tentant sans relâche de lui rendre les plus beaux hommages. Et il ne fallait pas perdre de temps; à cet âge-là on change rapidement. Aussi dans un accord secret, et ce durant une période de près de trois ans, avons nous abordé maints sujets personnels, parfois douloureux. Nous avions cet attrait commun pour la représentation du sang, et c’est tout naturellement que nous en répandions sur les corps comme sur les images. Il fallait du rouge.
 
Tantôt Rafi pansait les blessures d’un frère, plus tard il mettait fin à ses jours dans une salle de bain, une autre fois il rampait sur le sol d’une forêt, le visage ensanglanté et les vêtements abîmés. Je n’avais plus besoin de dire les mots; il comprenait. Il savait d’instinct l’expression que je recherchais, il devinait les limites du cadre. Nous revenions parfois au calme, et Rafi incarnait à nouveau ce personnage solitaire qui se mouvait dans la chaleur d’une chambre que l’on avait inventée.
 
Ma série “A Boy’s Room” est à ce jour le travail photographique dont je suis le plus fier. En huit images d’un film imaginaire, nous avons conté l’histoire d’une adolescence vécue à l’écart du monde. Huit fragments où notre personnage, confronté à la solitude, découvre ce que la vie en société lui avait jusqu’alors caché: introspection, sensualité, créativité et puis enfin la mort, lorsque cette même société le rattrape.
 
Il est très émouvant pour moi de revoir les images de Rafi. Elles ont été enfantées dans une douleur mêlée d’une excitation intense. Je savais qu’elles détenaient les clés de mon monde, mais c’est seulement aujourd’hui que je commence à pouvoir véritablement les lire. Elles m’ont fait progresser dans ma démarche photographique comme dans l’ensemble de mes créations, tant le personnage que nous avons créé influe encore sur mes autres travaux, aussi bien en musique que dans l’écriture. Mais elles m’ont aussi beaucoup aidé dans la vie, pour grandir. D’un point de vue plus analytique, je constate que j’ai tenté de dire à travers ce personnage tout ce que je n’avais pu exprimer lorsque j’avais son âge.
 
Je suis très touché que l’on me propose de montrer ces photos parce qu’elles sont un témoignage intime. J’y trouve l’occasion de rendre un nouvel hommage à celui qui s’est investi si généreusement, et avec cette grâce tellement particulière, afin que je réalise ce travail jusqu’au bout. Je ne saurais comment le nommer aujourd’hui, plus personne ne semble l’appeler Rafi.
 

Raphaël NEAL
Les 98
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