Texte de Yan MORVAN
Bikers & Co
« L’homme courageux, dirais-je aussi, c’est celui que les guerres n’abattent pas, celui qui ne s’effraye pas à l’approche des forces de l’ennemi, et non celui que le repos fait engraisser au milieu de gens inertes. »
Sénèque « De la constance du sage »
Ces photos ont été prises entre 1975 et 1977.
J’avais vingt ans quand j’arrivai de ma province à Paris, bien décidé à faire parler de moi.
Étudiant à l’université de Vincennes (surnommée « La Rouge »), en section cinéma, je voyais mes poches vides et mes espérances s’étioler au fil des mois. C’est en vendant des bijoux fantaisie place du Tertre à Montmartre que je rencontrai un individu vêtu de cuir clouté se réclamant de l’idéologie du rock’n’roll – ça changeait de Mao et de Lénine ! Je lui expliquai ma situation de futur documentariste et mon goût très prononcé pour la musique de Rock.
Rendez-vous fut pris dans une brasserie des Halles un soir de septembre 1975. Ils vinrent à quatre et je n’eus que l’autorisation de photographier leurs bottes (dites « Santiago ») avec grand respect. Je ne les quittai plus – du moins, j’essayai...
Les Rockers se transformèrent en Bikers (les mêmes à moto) au hasard des rencontres.
L’aventure tourna court en février 1978 à cause d’une parution dans Match intitulée « Terreur pour le plaisir », relatant mes aventures dans les tribus de « proto-sauvageons » des Seventies qui écumaient déjà les titres de Une de France-Soir et terrorisaient les bons bourgeois.
Je déménageai rapidement « pour un plus grand logement » et entamai une carrière de photo-reporter qui m’emmènerait bien plus loin qu’aux portes de Paris.
Mais ceci est une autre histoire...
Liban
2 juin 1982. Au balcon du Palais des conférences de Versailles, j’attends la fin du sommet des pays industrialisés. La nouvelle tombe : les Israéliens ont envahi le Liban. Soutenu par Sipa, je pars rejoindre les photographes sur le front.
Pendant deux semaines, je voyage dans les bagages de Tsahal avant d’atteindre les faubourgs de Beyrouth, près des premières lignes palestiniennes. Je repars pour Paris où mes photos ont été vendues à Match, VSD et Le Nouvel Obs.
Les Israéliens tentent une percée à Yahzé. Réza, en garantie pour Newsweek, respire des gaz asphyxiants pendant la bataille et l’hebdo réclame un photographe pour le remplacer. Là-bas, c’est l’enfer. Les journaux titrent qu’en une journée à Beyrouth, on déverse plus de bombes que pendant toute la guerre du Viêtnam. Dans ma tête, je vois défiler les photos de Mac Cullin, qui ont déterminé ma vocation. Les Américains me font confiance ! Ils me proposent une garantie et la couverture de tous les frais : 60 dollars par jour pour mourir. Avec Eugene Richards et Alex Webb en garantie pour Life, j’embarque à Lacarna. Objectif Beyrouth. Du bateau, au loin, je vois la ville qui fume. Je passe le premier check point de l’OLP. Partout des hommes armés derrière des chevaux de frise protégés de sacs de sable. Le taxi roule à toute allure vers le Commodore, panthéon des grands reporters de l’époque, Mac Cullin, Demulder, Nachtwey, Spengler… Les Phalanges libanaises contrôlent l’est de Beyrouth d’où on expédie les films, en priant à chaque passage de la ligne verte (zone de démarcation entre l’est et l’ouest) de ne pas devenir la cible de tireurs isolés...
Yan MORVAN
extrait de Photojournalisme, « le guide », publié en 1995 aux éditions du CFD.