Texte d'Alain TARLET-GAUTEUR
Elle m’a apporté ses photos et elle m’a dit : « Tu sais je vais être publiée chez Higgins, tu les connais ? Pendant que j’y pense, j’aimerais bien que tu écrives une préface pour ce petit ouvrage. Tu veux bien ? »
Je n’ai pas osé lui demander pourquoi elle avait décidé de traiter ce sujet. Question inutile, pour une réponse fatalement évasive ou vacharde, du style : « J’en avais envie » ou « Pour faire comme toi, papa ». Elle m’aurait décoché un petit sourire convenu, ironique, pour me dire : « Tu connais la réponse, des photos de femmes tu en as fait des centaines. » C’est vrai que je connais la réponse mais je ne connais que la mienne, la sienne je ne la connaîtrai sans doute jamais. Pas plus que je ne connaîtrai celle de tous les artistes qui, depuis la nuit des temps, en peinture, en sculpture et finalement, depuis peu en photographie, ont abordé le thème éternel, inépuisable, de la représentation du corps féminin.
Je regarde ses photos avec l’œil attendri d’un père, avec l’œil critique d’un confrère, avec l’émotion d’un complice, avec le bonheur de découvrir une œuvre d’une rare sensibilité et d’une rare beauté. L’image, plus que le discours, me trouble. Je pénètre dans les jardins secrets de la sensibilité artistique du photographe, de son œil, de sa mise en scène, de son pouvoir créatif et je découvre l’intimité de son modèle. Pas sa nudité, c’est à peine si j’y prête attention, non sa personnalité. La conviction de découvrir un être unique, riche d’un monde intérieur et d’une personnalité qui s’affirme dans le choix d’une posture, d’un regard. L’authenticité d’un détail que tout sauf le hasard a placé dans le décor, pour exciter mon imagination : un objet, un meuble, une couleur, laissés comme des indices… Mes fesses, mes seins, mon corps peuvent te séduire mais cette séduction n’est qu’une éphémère illusion de ce que je suis, une enveloppe. Exposer mon corps est un problème personnel, un combat contre les tabous, les convenances, le qu’en dira-t-on. C’est ma façon de dire que je suis libre et que mon corps m’appartient. Une provocation, peut-être ? Ma liberté certainement. Mon corps n’est qu’un contenant. Imagine-moi, découvre-moi. Observe. Mon environnement, les objets qui m’entourent sont ici les signes les plus pertinents de ma véritable personnalité. Amateurs, collectionneurs, badauds, inconnus, cherchez, comme Joanna, à découvrir ma vérité intérieure. Prenez votre temps, ce n’est pas mon corps qu’elle veut vous dévoiler, c’est mon âme ! Moi, je n’ai pas le talent de Joanna, je pose simplement pour apprendre à mieux me connaître. Je m’en défends, bien sûr, mais je crois que je pose aussi parce que j’ai envie d’être aimée…
… Qu’il est difficile ce sujet pour un photographe. Et si tout avait été fait dans le domaine de la photo de nu ? Comme il est hypocrite le bon peuple qui critique, qui médit mais qui regarde, insatiable. Pornographes, voyeurs, féministes, gavés d’images salaces qui jettent un discrédit de bon ton sur les artistes, sur les esthètes, sur les rêveurs. La femme est l’avenir de l’Homme parce que la femme c’est la vie, c’est la beauté, c’est le mystère. J’ai l’habitude de dire que toutes les femmes sont belles… Nombre de mes copains se moquent gentiment de cette affirmation. Scepticisme pardonnable de ceux qui regardent mais ne voient pas. Je l’imagine ma Joanna, perdue dans ses réflexions, passionnée par son travail, obstinée dans ses convictions, convaincue de ses choix. Il lui en faut de la patience, de l’abnégation pour convaincre, ses copines, ses amies, ses rencontres de hasard, voire même les modèles de son père, qui n’ont rien de professionnels mais qui elles, au moins, sont indemnisées pour le travail accompli. Faute d’argent, Joanna doit persuader par sa patience, par sa gentillesse, par son honnêteté ou tout simplement par sa féminité. Il faut en faire tomber des barrières pour qu’une femme accepte de se dénuder et plus encore pour qu’elle accepte l’idée d’être exposée, publiée. Qu’est-ce qui peut bien tenter une femme de poser nue ? Une aventure, une expérience, la curiosité, l’amitié ? Une complicité, une envie partagée ou trop longtemps refoulée, une occasion ? Une décision spontanée, irréfléchie ou bien une intention dont la conclusion mûrement méditée peut prendre des semaines ou des mois ? La date de la séance approche. Quelle idée saugrenue, j’ai une tête à faire peur et ce corps imparfait avec ses fesses trop lourdes, mes seins ridicules… J’ai promis. J’y vais quand même. On verra bien.
On y est. Le modèle s’abandonne, docile, attentif, confiant. Rien n’est acquis. Le travail du photographe commence. Joanna est saisie par une sorte d’angoisse, une peur que même sa maîtrise technique ne peut apaiser. Mettre à l’aise son modèle. Lui parler. L’amener doucement, tranquillement, à la complète nudité. L’encourager, le conforter et le réconforter. Disparaître derrière l’objectif, se faire oublier. L’inquiétude, la peur de mal faire vont bientôt abandonner le modèle pour laisser place à une sorte de sérénité, à une sorte de rêve, au bonheur. Les claquements secs et répétés de l’appareil s’apprivoisent. Ils se font plus familiers, plus stimulants. Ils emportent. Ils chavirent et bientôt ils enivrent par leur musique et par cette irrépressible sensation qu’un jour, un jour au moins dans sa vie on est une déesse. On est une star…
Tu peux te rhabiller chérie, tu as été parfaite… L’impatience du résultat gagne le modèle. C’est terrible de ne pas voir immédiatement le résultat de ses efforts, de son travail, de son plaisir. C’est terrifiant de penser que malgré le professionnalisme, malgré toutes les précautions prises les photos pourraient toutes être ratées. C’est épouvantable de penser que l’amitié, la confiance, la complicité, confortées par l’intimité d’une séance de pose pourraient se trouver ruinées par l’affliction d’un résultat médiocre. Joanna doit porter, jusqu’au tirage, le lourd fardeau d’un possible échec qui ferait d’un acte d’amour et de séduction, l’involontaire désastre d’une sorte de trahison.
C’est comme ça que j’imagine le travail de Joanna. Je regarde ses femmes, troublantes par leur simplicité, rayonnantes par leur beauté. J’ai la certitude que ma fille a vraiment du talent ! Je pense aux esprits chagrins qui pourraient voir dans la nudité de ces femmes autre chose que de la fraîcheur, du charme et de la sensibilité. Ces gens-là sont tristes et pauvres, je les plains. J’apprécie la sobriété des décors qui confère à ses portraits une sorte de grandeur, de magnificence. Une émotion qui nous entraîne au fond de nos jardins secrets, de nos fantasmes, de nos désirs. Joanna nous offre son univers photographique comme on offrirait des confiseries. Elle imagine. Elle prépare. Elle réalise ses photos avec amour, avec passion, comme pour partager avec ses amis des parts de rêve et de bonheur. Ses photos sont des poèmes à l’éternelle beauté des femmes… Un hommage à toutes les femmes, à toutes les stars qui s’ignorent et que nous avons l’immense bonheur de croiser tous les jours sur nos chemins.
Joanna si tes photos sont des poèmes… Je veux les dédier à toutes les femmes qu’on aime pendant quelques instants secrets, à celles qu’on connaît à peine, qu’un destin différent entraîne et qu’on ne retrouve jamais…
Merci à Georges Brassens et à Antoine Pol d’exprimer si bien ce que je ressens si fort en regardant tes photos.
Je t’aime.
Ton père, préfacier de circonstance.
Alain Tarlet-Gauteur