Enfants de la guerre
Christine Spengler
Coll. Témoignages n°11
Espagne mon amour
Christine Spengler
Coll. Témoignages n°04
Autoportraits
Christine Spengler
Coll. Témoignages n°06
Textes de Christine SPENGLER
 
- Espagne mon amour
 
C’est aux vierges que les toreros demandent ce que, déjà, elles ont donné : compassion, protection.
C’est aux femmes que les toreros donnent ce qu’elles ont demandé : passion, séduction.
      Christian Lacroix
 
Enfant, je m’échappais du lycée français de Madrid pour rôder autour de la place de taureaux de Las Ventas, sans savoir que ces arènes de ma jeunesse me mèneraient plus tard à Sabra et Chattila.
J’étais fascinée par les entrailles de la “ Plaza ”.
J’adorais la sculpture en bronze noir dédiée aux toreros défunts,  les camelots et les vendeurs de cigares autour du kiosque “ Sol y Sombra ”, les affiches délavées de cupletistas (danseuses de flamenco) au visage rehaussé de peignes et d’œillets...
J’étais accueillie par “ Pimpi ” et Enrique, célèbres picadors, qui m’aidaient à me faufiler dans les arènes.
J’aimais les voir tourner dans la poussière, le visage abrité d’un madrono ( chapeau de feutre blanc orné d’une rose noire). “ Pimpi ” incarnait pour moi le picador du tableau de Solana du bureau d’ “ Oncle Luis ”, qui s’embrasait lorsque le soleil s’infiltrait dans l’appartement sombre de la Calle Velasquez.
“ Oncle Luis ”, grand aficionado, m’initia à la corrida dès l’âge de sept ans.
Je pris l’habitude de parler aux portraits de toreros hautains et solennels, magnifiques dans leurs habits de lumière, qui s’imposaient dans ma nouvelle demeure.
“ Existent-ils vraiment? Quand vais-je les rencontrer ” ?
Dans l’église de la Concepcion , proche de la maison, je me réfugiais pour allumer des cierges à l’ombre des vierges pleurant des larmes de verre, caparaçonnées d’or et de brocard, parées de bijoux et de tubéreuses.
A Pâques, j’aimais à me fondre dans la foule de la Puerta del Sol,   parmi les pénitents encagoulés aux pieds entravés de chaînes et des femmes “ goyesques ” en mantille et bas de soie noire. J’étais fascinée par le Christ de Medinaceli, vêtu d’une tunique violette, le front ensanglanté sous sa couronne d’épines, bringuebalé  par des hommes en cagoule.
 
J’enregistrais précieusement chacune de ces images dans ma mémoire, sachant qu’un jour je rendrais hommage à l’Espagne de mon enfance.
 

- Autoportraits
 
Suite au suicide de mon jeune frère Eric, la vue des mes pieds lorsque je suis allongée me renvoie à l’image de ma propre mort.
Sur les conseils de mon amie photographe Irina Ionesco, je réalise, à chaque retour de reportage, une série d’autoportraits de mes pieds pour exorciser ma douleur.
 
« LE DEUIL D’ERIC » 1973.
Dans la lumière hivernale de Paris , je crée une image de mes pieds manucurés, chevilles serties d’un bracelet d’argent, exposés sous un linceul de gaze rose constellé de paillettes d’or…
 
« LA BAIGNOIRE D’OR » 1973.
Mes pieds galvanisés flottent dans la profondeur d’une baignoire entourée de candélabres et de tubéreuses…
 
« LES PIEDS D’ARGENT » 1976.
Sur les rochers du monde entier, Eric, j’écris ton nom. Sur les parois d’Egypte, en Erythrée, et aussi chez nous, à Saint-Paul de Vence.
 
« INDIA SONG » 1984.
De retour d’Asie , je crée un hommage à Marguerite Duras, mon pied serti de bagues et d’ex-votos venus de la Chine profonde, reposant sur un lit de soie couleur safran inondé d’iris et de cendres .
 
« MISHIMA » 1985.
En rentrant du Cambodge, j’inonde mon pied de sang bleu et je pleure sur les victimes ensevelies dans les champs de la mort…
 
« RETOUR DE TEHERAN » 1979.
De retour d’Iran, où je me suis identifiée aux femmes en noir, j’immortalise mon pied poudré de blanc émergeant d’un tchador, sur la terre rouge des Baléares. Je pense avec effroi à ces fosses sur lesquelles se penchaient les victimes endeuillées pour contempler une dernière fois le visage de leurs « martyrs ».
 
« RETOUR DE BEYROUTH » 1984.
A la suite de mon arrestation par les combattants morabitounes, je fais une halte à Madrid, la ville de mon enfance. Je photographie mon pied orné de perles, sur un éventail de nacre au milieu d’un flot de soies rouges qui m’évoque le sang de la guerre.
 
« SABLE NOIR » 1995.
Ayant vu la mort de si près, je retrouve peu à peu le goût de vivre. Aux Canaries, je visualise  mon pied sur les cendres du Teide, autour desquelles j’ai déposé les coquillages rouges et blancs de l’espoir.
 
« PIED AU MIROIR » 1996.
A Marrakech , je photographie mon pied tatoué de roses dans un miroir entouré d’un voile jaune et or, de figues et de fleurs…
 
« LES PIEDS DE LA MARIEE » 2003.
Rentrant du Sahara Occidental, je m’arrête quelques heures à Alger.
A l’orée de la Casbah je photographie mon pied verni décoré de perles et de roses sur un fond vert amande.
La sérénité enfin retrouvée…Je peux contempler mes pieds sans penser à la mort.
 

- Enfants de la guerre
 
Lorsque j’étais enfant à Madrid, rien ne me prédisposait à la photographie. Je savais seulement que je voulais devenir écrivain. Ce n’est qu’au Tchad, à l’âge de vingt-trois ans, accompagnée de mon jeune frère, que je découvris ma seconde vocation, celle de correspondante de guerre, en me trouvant mêlée à la révolte des Toubous.
 
Pour la première fois de ma vie je pris conscience que dans un cas extrême les mots ne suffisaient pas, qu’il me fallait un appareil photo.
 
Avec lui,les témoignages seraient irréfutables. Partout où j’irais il m’aiderait à capter de façon indélébile les tragédies, la souffrance, mais aussi les jeux et les rires des enfants que j’appelais plus tard: “Les fleurs de guerre”.
 
Au Vietnam, mon oeil neuf me permit de voir la jeune fille au sourire énigmatique, qui, une heure avant la paix, cirait pour la dernière fois les bottes des GI’s. Je photographiais les enfants-soldats qui arboraient des tatouages surprenants sur leur poitrine et des pivoines sur leur casque, comme dans Apocalypse Now. J’adorais les suivre...
 
Même au coeur de la bataille, ils gardaient leur innocence. A l’heure du déjeuner, ils faisaient une trêve pour jouer de la guitare dans les forêts calcinées...
 
A Phnom-Penh, grâce à mon grand angle, je saisis la vision apocalyptique d’une ville bombardée, ensevelie sous les cendres, éclairée par un pâle soleil de minuit, sans m’attarder sur les cadavres, qui, au premier plan, brûlaient dans la fournaise.
 
Déjà je refusais tout sensationnalisme. Je m’attachais à montrer la douleur des survivants, comme cet enfant pleurant son père mort, à l’ombre d’un mortier, avant de s’enfuir sous le napalm. C’est lui la victime, l’enfant-martyr... Une heure avant le drame, je l’avais immortalisé nageant, insouciant, dans le Mékong, sur des douilles d’obus vides, entouré de ses petits camarades. J’avais décidé de ne pas photographier le père noyé dans son sang.
 
Le fait d’être une femme m’aida beaucoup dans mon métier. Au bout du monde, armée de mon Nikon, je réagissais face aux situations avec la force et la détermination d’un homme. Il m’arrivait parfois de faire les mêmes photos qu’eux... Puis, laissant parler mon coeur, j’allais à la rencontre de la vie. Je voyais alors des choses surprenantes qui me bouleversaient, comme si à chaque scène d’horreur succédait une scène d’espoir. Contrairement au photos sanglantes, j’ignorais que ces images feraient la une des magazines...
 
Au coeur de la guerre, j’appris que l’instinct de survie est plus fort que la mort, à l’exemple de cette photo perdue où une indigène au bras arraché par une grenade allaitait son bébé, assise sur un cercueil.
 
Dans le désert du Sahara Occidental, j’accompagnais au combat les hommes du Front Polisario. De retour dans les campements, je photographiais les femmes qui avaient troqué leur fusil et leur parka contre un voile de couleur pour soigner les enfants dans les nurserys souterraines.
 
Habillée de noir, je pouvais, en Iran, pénétrer sans difficulté dans la maison de Khomeiny; me rendre chaque jour en hélicoptère au Kurdistan où le terrible Ayatollah Khalkhali surnommé  “le boucher aux  mains rouges” me demanda d’être son photographe. Je décidai de le quitter la veille de la première exécution d’intellectuels kurdes. Cette photo tragique obtint le World Press... Mais les prix ou les scoops ne m’ont jamais intéressée. Je préfère rester des mois sur le terrain et réaliser un travail en profondeur.
 
Le suicide de mon frère Eric a été déterminant dans ma carrière. Le désespoir de l’avoir perdu me rendit plus sensible à la douleur du monde. Durant toutes ces années, je voulais mourir. Pourtant, le fait de côtoyer sans cesse le danger m’apprit à aimer la vie.
 
Je pense encore avec émotion à ces femmes iraniennes qui pour moi dévoilaient en souriant leur beau visage pur, à ces veuves palestiniennes, qui me montraient en pleurant les portraits de leur disparus, à ces madones afganes qui me regardaient sous le tchadri...
 
Aujourd’hui je suis à la fois l’ombre et lumière, comme les arènes de mon enfance à Madrid.
 
Je dédie ce portfolio à ces hommes, femmes et enfants, victimes de la guerre, qui ont pleuré, souffert et souri à travers mon objectif et qui continuent de lutter chaque jour pour leur dignité sous le soleil noir de la guerre.
 

Christine SPENGLER
Les 98
Auteurs
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