Texte d'Henri LEFEBVRE
La nudité des cibles ou Les corps d’emprunt
L’œuvre photographique d’Anne Lefebvre circonscrit un univers familier, mais le compte-rendu de cette banalité apparente étend son agrément jusqu’aux environs de l’absurde qu’il dénonce. Une œuvre à la frontière du tangible et de l’état onirique, entre la prose et le vers.
Des compléments d’objet
La matière première de cette photographie est un objet du quotidien sur lequel Anne Lefebvre s’appuie pour annoncer des inquiétudes. Elle s’expose vulnérable en se pliant aux conditions du dévoilement, mais se protège en couvrant ses aveux d’infinies précautions.
I
Les motifs sont composés d’éléments recueillis dans l’environnement domestique de l’artiste, auxquels elle adjoint parfois l’outil des hommes pour souligner par contraste les fragilités d’une posture féminine. Les objets ménagers, la baignoire, le verre, la cuillère… et la main pour ordonner l’ensemble, qui veut instruire l’objet de ses mouvements, la main d’un corps qui se dérobe. On ne présente pas la femme, ni la puissance de son attrait qui anéantit les positions masculines, les réduisant à rien, mais on suggère la femme d’un huis clos entretenu par les services, les habitudes et des règles dominantes. Cadrage serré sur des éléments d’enceinte, l’objet se fait pierre de clôture d’un espace de vie qui méconnaît les ciels et les dégagements. Dans l’atmosphère des confins, l’endroit est celui d’une oppression, celui d’un monologue qui visualise un commencement d’aveu.
II
Corps de substitution à celui de la femme, l’objet est un corps d’emprunt – pour accompagner le poème sensuel Leaves of Grass de Walt Whitman, Edward Weston photographiait des architectures, les peaux industrielles de l’Ohio ou d’ailleurs. Corps dérivé des nus humains, l’objet tient la pose. Un nu d’objet. On écoute son éloquence, mais sa condition nouvelle l’éloigne des rôles qui lui sont attribués d’ordinaire, ceux de la vanité et de la nature morte.
Par l’entremise de l’objet qui discourt, la photographie est une littérature. Anne Lefebvre dérange la syntaxe de l’image pour déployer l’objet et l’augmenter de propos. Chaque épreuve est travaillée longuement, comme une gravure s’obtient après plusieurs états. Peintre de formation elle traite le papier photographique sans ménagement, souhaite les imprévus et s’accorde des repentirs. Les accidents, dans le progrès du travail, satisfont des harmonies plus grandes. Où se posait une beauté simple s’établit, en fin, une complexité merveilleuse pour sublimer des désarrois et leurs origines défendues. Les superpositions photographiques obtenues se comparent à une superposition d’événements, se mesurent en phrases d’images. L’artiste enseigne à l’objet sa langue neuve. Cependant l’objet parle mais ne se raconte pas, il présente l’histoire de son auteur. Anne Lefebvre pose sa biographie sur l’objet. À l’origine de sa démarche, l’admiration portée au protocole des obérioutes, figures littéraires des années 1920 en Russie, qui plaçaient l’objet et le mot au centre de leurs préoccupations.
III
L’œuvre concentre son motif à l’endroit d’une inquiétude récurrente, l’homme interroge son activité ou sa dépendance, tandis qu’il ne comprend pas le destin qu’il se propose. Parfois il ne souscrit pas à ce mouvement et veut l’interrompre. C’est une œuvre d’intersection entre des motifs de développement et de régression, qui observe l’instant de ce choix : inventer ou transmettre, se maintenir ou se dégager d’un ancrage. Être dans la réserve ou dans la dépense, une idée chère à Georges Bataille. Le temps conjugué à celui du souvenir et du rappel est aussi celui du prolongement. La photographie invente le présent en soumettant un plan fixe à ce qui passe. C’est une respiration des yeux sur un quotidien éternel de confusion, où chaque prise de vue suspend le mouvement des désordres et lui propose une quantité d’apaisement. Le sensible qui se déchirait en tout homme, maintenant s’adoucit dans la station d’une image. Anne Lefebvre ne présente pas le désarroi mais le calme du désarroi quand il pose.
IV
Elle range le monde hors du monde. En 1931 Antoinette Peské publiait La Boîte en os, le crâne humain dont elle voulait forcer la serrure pour lui faire dire le secret de nos excès d’incohérence. Tandis qu’à Santander, Leonora Carrington dessinait le jardin d’En Bas, ses grilles et ses murailles ; depuis ce territoire d’adoption elle observait le monde réduit à des extravagances encombrantes, et ne souhaitait plus l’aborder sans protection. C’est ainsi que certaines œuvres – dont celle-ci – se disposent à l’écart, mais ne se prémunissent pas contre les contagions et les folies intimes qui révèlent encore les nôtres.
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Œuvre rivale d’un bonheur fuyant, elle se développe mécontente et préoccupée par l’homme vulnérable.
L’homme crée dans le reproche de ses défaites, l’humanité s’interroge dans l’espoir d’obtenir une réponse à son existence quand elle désespère de vaincre. Mais rien, jusqu’ici, n’a été répondu. Les interrogations blessantes sont à l’image des motifs ajoutés dans l’espace d’une même photographie, enrichie d’elles toutes.
Anne Lefebvre recense les troubles avec humour parfois, couleur imprévue d’une satisfaction que l’on s’accorde pour rassurer son isolement, ou pour réduire une anxiété d’un plaisir permis. La douleur est féconde, le bonheur serait une opinion sans richesse… À la succession poignante des figures dans l’œuvre, où se connaissent les peines humaines, répondent des mouvements intérieurs, toute une agitation des angoisses communes et le pathétique de nos conditions. Cependant que nos rêves rectifient ce qu’ils masquent.
Henri Lefebvre