Texte d'Eric REINHARDT
La ville est vide
La fatalité de l’échec. La certitude de la débâcle. Je passais mes matinées sur ma petite table à regarder les murs, abattu. Le temps n’avançait pas. L’échéance libératrice du déjeuner restait lointaine et impassible comme l’horizon. J’étais vide, terrorisé, pétrifié par l’angoisse. J’aurais voulu pleurer, me fracasser la tête contre les murs, m’affranchir de ces pensées sournoises qui détruisaient mon assurance. S’évader, fuir sa prison, s’oublier dans la foule, maintenir ses rêves dans leur pure abstraction, abandonner derrière soi les limites de leur exécution concrète et partir, partir, enfiler son manteau, claquer la porte derrière soi, dévaler l’escalier, se retrouver dans la rue, protégé par la ville...
A peine étais-je descendu dans la rue, vers midi, hypnotique, qu’il était déjà dix-huit heures. L’après-midi s’exécutait à la vitesse de l’éclair. Je cherchais des bas. Je cherchais des talons aiguilles. Je cherchais des peaux pâles. Des tâches de rousseur. Des mollets galbés. Des cuisses broussailleuses. Je me retournais sur les jambes des femmes. Les sandales m’enchantaient. Les bas couture et leurs rectangles opaques au talon. Les robes légères. Les cuissardes. J’allais rue Saint-Lazare où l’heure du déjeuner fait déferler sur les trottoirs des secrétaires coquettes. J’allais avenue Georges V où des libanaises spectaculaires éclusent les portants des grands couturiers, perchées sur des talons de douze centimètres. Je surveillais l’entrée du Plazza Athénée.
Un pragmatisme de bon aloi m’encourageait soudain à explorer les quartiers populaires. Je descendais l’avenue de la République. M’installais place Voltaire à une terrasse de café. Je pensais soudain aux jeunes touristes danoises, allemandes, américaines. Les Allemandes ne se rasent jamais les aisselles. Une érection d’une violence incroyable me prenait. Je laissais un billet de dix euros sur la table pour payer mon café et m’engouffrais dans un taxi. J’errais sous les arcades de la rue de Rivoli. Traversais les salles du musée du Louvre au pas de course, sans un regard pour les tableaux. Rien. Nothing. Nada. La ville est vide. La ville est triste. Insipide. Aucune déflagration. Aucun désir d’une violence folle déclenché comme une mine par les talons d’une créature altière aperçue dans la foule. La banalité, l’ordinaire d’une banalité multiforme multipliée à l’infini, irréductible et déprimante. Je descendais les marches de la station Palais-Royal. M’enfermais dans une rame. Traversais chaque wagon en inspectant les voyageuses. Repérais, assise sur un strapontin, lisant un livre de poche, une jeune femme brune à la chevelure vaporeuse. La suivais dans les couloirs de la station Boulet-Montreuil. La suivais dans la rue.
L’attendais derrière la vitrine d’une boulangerie. Finalement, non. Aucune envie. Petit cul musclé. Hanches fines. Démarche élastique de sportive. Je la laissais s’éloigner, scrutais la rue autour de moi, dévisageant chaque passante. Le liquide lourd d’une déprime insidieuse commençait à s’infiltrer dans mon cerveau, sortant d’une petite bouche qui m’était familière. Je me sentais seul, sale, abject, dérivant sur un fleuve boueux comme un rat mort retourné sur le dos. Soudain, déflagration. J’apercevais, sortant d’une quincaillerie sur le trottoir d’en face, regardant l’heure sur sa montre, hésitant sur la direction à suivre, descendre ou remonter la rue, la traverser, fouillant dans son sac, une femme perchée sur des talons, vêtue d’un blouson noir, d’une mini-jupe qui révélait des cuisses charnues d’une blancheur lumineuse. Je traversais la rue en dehors des clous, arrêtais les voitures, marchais sur la ligne blanche au milieu du trafic comme un funambule sur un fil, suivant une trajectoire parallèle à la sienne
Excusez-moi, lui disais-je. La place Voltaire, s’il-vous-plaît.
Elle était nettement moins exaltante que de loin, silhouette spectaculaire détachée sur la grisaille ordinaire de la foule.
Elle devait avoir dans les quarante-cinq ans. Il lui manquait une incisive. Une croûte de rimel alourdissait ses cils.
Une couche de fard bleu ciel plâtrait ses paupières. Elle avait un fort accent populaire.
C’est par là, répondait-elle. Première à droite.
Excusez-moi. Vous êtes charmante. Pourrais-je vous inviter à boire un verre ?
Installés en terrasse, nous buvions du vin blanc. Ses jambes blanches m’excitaient. Sa lourde poitrine m’excitait. Mais elle était disgracieuse. Mais elle était dégradée. Je regardais ses ongles rongés, les languettes de peau morte, le trou noir dans sa dentition crémeuse. Ses regards directs, le pragmatisme avec lequel elle relayait l’audace première de ma démarche me pétrifiaient, de même que sa voix rauque et ses intonations vulgaires. J’hésitais. Des impulsions contradictoires m’écartelaient. J’aurais voulu partir, prendre une douche, m’assoupir dans mon lit, volets clos. J’aurais voulu être à ma table, écrire de belles chansons. J’aurais voulu être ailleurs, un autre jour ou quelqu’un d’autre. Mais ses jambes. Ses jambes grasses. Ses seins lourds. L’envie terrible de voir son cul. M’entraînaient mentalement, malgré la répugnance qu’elle m’inspirait, dans des séquences pornographiques d’une rare intensité. Je pétrissais ses fesses, tirais ses lèvres avec mes dents, enfouissais mon visage dans l’abondance visqueuse de son sexe, un sexe béant fendu à la hache, humide et odorant. J’avais du mal à respirer. J’avais du mal à lui sourire. Mon visage s’était crispé. Mes mains tremblaient. Je me touchais sous la table en regardant ses cuisses.
Ben mon vieux ! s’exclamait-elle. On peut pas dire que vous êtes bavard !
La déprime qui les nappait avait maintenant totalement submergé mes pensées.
Eric REINHARDT
extrait du Moral des ménages (Stock, 2002)