Texte d'Ivan MESSAC
Portraits d’artistes
L’air d’un éternel adolescent, vêtu d’un pull trop grand, de baskets rouges et d’un pantalon de jogging, il vous aborde avec un sourire qui s’efface dans l’instant pour faire place à l’expression étonnée de celui qui ouvrirait pour la première fois les yeux sur le monde. Telle est, du moins dans ma mémoire, l’image que je garde de ma première rencontre avec Philippe Bonan. et qui se renouvelle chaque fois.
Photographe, il est rare de le voir l’appareil en bandoulière. Car il n’est pas chasseur d’images, et ses portraits d’artistes, loin d’être des portraits volés, sont l’aboutissement d’une rencontre opportune (Gilbert & George), souhaitée (Peter Klasen) ou complice (Jacques de la Villéglé). Son regard n’est pas furtif, il est «à l’écoute».
Homme assez silencieux, il ne déclenche l’obturateur de son moyen format que pour connaître, à la façon d’un intervieweur, son vis-à-vis. Tout au long de l’échange, il laisse la photo se construire. Il est là marchant d’un pas rapide aux côtés de Jim Dine. Il fait quelques clichés et lorsque celui-ci s’apprête à le remercier, il sort de son sac un miroir qu’il lui tend et fait sa photo. Un reflet de Jim Dine.
Dans ses photos, le portraituré trouve sa place parce que son œil est plus attentionné qu’intentionné. Sans doute parce qu’il a été formé à l’école de la sensibilité : celle de son «Maître», comme il le dit respectueusement, André Villers. Philippe Bonan, plus qu’enseigné à la photographie, y a donc été initié et c’est sans doute pour cette raison que ceux qui croisent le miroir de son objectif n’y voient qu’eux-mêmes et se livrent sans crainte. Et c’est ainsi que Keith Haring retire ses lunettes emblématiques en présence de Philippe… «Parce que c’est toi» lui dit-il bien qu’il ne le connaisse à peine.
Si telle que définie par Moholy-Nagy, la photographie est bien l’art de capter la façon dont les objets reflètent et absorbent la lumière, force est de constater que ce n’est pas la lumière qui éclaire les sujets mais bien celle qu’ils dégagent, qu’enregistre les photographies de Philippe Bonan.
Ivan MESSAC