Texte de François PEDRON
Puisque c’est l’archétype du photographe de Paris-Match sa trajectoire ne pouvait être ordinaire; il aurait pu être champion olympique de bobsleigh ou coureur automobile. C’est quand même la voiture de sport, la sienne, qui lui a permis de pénétrer dans la forteresse commandée par Jean Prouvost. Ce très jeune homme de 19 ans a déposé les pellicules des autres avant d’impressionner les siennes.
Au journal, il n’y avait pas de maître, seulement des exemples… à suivre et à dépasser. Mais, en aucun cas, cette émulation farouche ne tournait à la guerre civile. Ces héros ne sont jamais fatigués.
La guerre et la paix. Les femmes et les nuits de Paris… Il incarne la spécificité du photographe
« matcho » : « tout m’est bonheur » comme disait la comtesse de Paris.
Une couverture de Life l’a consacré et lui a ouvert d’autres portes mais il avait son sésame personnel à cette époque où le photoreporter ne savait jamais quand il reviendrait. Souvent, il voyait ses photos dans le magazine après tout le monde ! Sans regarder dans les rétroviseurs, il traversait la vie. Devenu l’ami des grands de ce monde, d’Hemingway à Picasso, de César à Romy Schneider, de Gunther Sachs à B.B., il tutoie le roi d’Espagne en privé.
L’incroyable lui paraît naturel et l’extraordinaire lui est familier. Il vit à l’ombre d’un château et on ne l’imagine pas exister autrement. Un seigneur, oui, qui a toujours eu l’élégance de garder ses emm… pour lui. Capable de rater un scoop comme le coup d’Etat de Skhirat en juillet 1971, pour consoler une femme ; ou de « prendre un enfant dans ses bras » pendant trois jours, lors de la grand catastrophe humanitaire du Biafra au lieu de faire des photos.
Plonger dans ses trésors d’images nous oxygène les neurones et nous bouleverse , car sa photo -née d’une rencontre- est toujours un choc qui marque et une émotion qui dure: Sauer est un passeur. Un témoin qui partage : cet homme protée se cache derrière l’élégance et les habits de Fregoli. On ne sait jamais où il est, on sait seulement qu’il est où il faut être. Quand on croit le cerner, il est déjà un autre. Tel le petit poucet, il sème ses photos. Comme un homme secret qui nous montre tout.
Qui nous dit tout.
François PÉDRON